Encore la plainte de la flûte,
Les sources fraîches qui murmurent…
Un souffle d’or et de musique
Descend du ciel : sachons nous taire.
Clemens Brentano (1778-1842)
Le 22 mai dernier avait lieu le dernier récital dans la série des concerts du mercredi à l’U3A. Nous recevions deux jeunes musiciens exceptionnels, Thibaud Sarocchi, flûtiste, et Zacharie Tavier, pianiste, tous les deux étudiants au Conservatoire royal de Liège. Pour notre plus grande joie, ils nous ont offert un formidable cadeau musical en interprétant un choix d’oeuvres exceptionnelles. J’avais, lors de mon précédent message, présenté en quelques mots les oeuvres au programme. les revoici actualisés de quelques commentaires sur ce superbe récital.

Les magnifiques photos sont, comme d’habitude, de Jean Cadet. Merci à lui!
Ils interprétaient d’abord, la sublime Sonate en si mineur de Jean-Sébastien Bach, datée de 1735, époque où, à Leipzig, le Cantor s’occupait activement, outre ses fonctions officielles à Saint-Tomas et Saint-Nicolas, de la musique profane dans le cadre du Collegium Musicum. Cette musique d’une rare beauté sonne merveilleusement sous le souffle de Thibaud Sarocchi et les doigts de Zacharie Tavier qui rendent justice non seulement à l’écriture savante et contrapuntique de Bach, mais aussi à sa capacité émotionnelle qui, par sa modernité annonce le style de l’Empfindsamkeit. Nos deux musiciens parviennent à exprimer cette beauté irradiante et profonde avec une réelle sincérité.

Ils poursuivaient avec les fameuses variations sur le lied Trockne Blumen (fleurs séchées), 18ème pièce du cycle La Belle Meunière D. 795 sur des poèmes de Wilhelm Müller. Cette unique pièce pour flûte de Franz Schubert fut composée en 1824 à la demande du flûtiste Ferdinand Bogner, professeur au conservatoire de Vienne. Le lied originel exprime le désespoir du jeune meunier rejeté par celle qu’il aime. En voici le texte de la mélodie originale:
Petites fleurs
Qu’elle me donna, On vous posera Avec moi dans ma tombe Comme vous m’observez Si tristement Comme si vous saviez Ce qu’il m’arrive ? Petites fleurs Si pâles, si fanées, Petites fleurs, Pourquoi si mouillées ? Ah, les larmes ne peuvent Fleurir le mai, Ni ranimer L’amour fané. Et le printemps viendra Et l’hiver s’enfuira Et les petites fleurs Parsèmeront l’herbe Et les petites fleurs Reposent dans ma tombe Toutes les fleurs Qu’elle me donna. Et si passant Par la colline proche Elle se dit : “Il m’aimait tant !” – Petites fleurs, Sortez de là : Mai reverdit L’hiver s’enfuit.

Si le propos initial est sombre et bouleversant, les variations déclinent mille émotions des plus vives aux plus accablées. Véritable pièce de démonstration virtuose pour la flûte, le piano n’est cependant pas en reste et le travail relève véritablement de la musique de chambre du plus haut niveau. L’équilibre est magnifique et l’émotion au rendez-vous.

Le récital de Thibaud et Zacharie s’achevait par la découverte d’une compositrice croate peu connue chez nous, Dora Pejačević (1885-1923). Issue d’une famille aristocratique slave, Dora a grandi dans la propriété familiale, en Croatie, à la fin du 19ème siècle. Développant son talent musical exceptionnel, elle compose dès l’âge de 12 ans et étudie la musique et la composition avec des professeurs particuliers à Dresde et à Munich. Elle est très impliquée dans les courants artistiques de son époque, se liant d’amitié avec de nombreuses personnalités majeures, comme Rainer Maria Rilke, par exemple. La Sonate pour violon et piano date de 1909 et précède sa grande période créatrice qui couvre les années de la Première Guerre mondiale.

Elle se marie après la guerre, mais elle meurt en 1923, à l’âge de 38 ans des suites d’un accouchement, brisant un talent inouï figurant parmi les plus importants de son temps. Sa musique, qui commençait à prendre son envol auprès de publics germaniques et d’Europe centrale, disparaît rapidement des programmes et semble bien oubliée aujourd’hui, hélas!

À l’écoute de nos deux musiciens, on ne peut que regretter l’oubli de Dora Pejačević car outre la chance de l’écouter dans ce très bel arrangement pour flûte de toute beauté. Là encore, nos deux musiciens montrent que leur talent excelle dans les oeuvres inconnues comme dans le grand répertoire. Bonheurs multiples donc! Celui d’écouter deux grands et jeunes talents de chez nous, celui de vibrer aux grand maîtres que sont Bach et Schubert, ensuite. Enfin la joie de la découverte d’un répertoire magnifique et rare. Bravo à tous les deux et mille mercis pour cette heure de musique d’exception!
