Roulez jeunesse… !

Concert original et très sympathique mercredi soir à la Salle Philharmonique de Liège. Un orchestre de jeunes se produisait dans un répertoire de haute tenue : l’Ouverture académique de J. Brahms, le trop rare Concerto pour hautbois de R. Strauss et le terrible Cinquième Symphonie de P. Tchaïkovski. L’occasion pour le public habituel de la salle augmenté d’une importante présence des jeunes, étudiants du Conservatoire Royal de Musique de Liège ou des académies de musique de la région, tous amenés à constater l’efficacité musicale de cette association nommée CMGR, Coopération Musicale de la Grande Région.

Projet de coopération des Conservatoires Nationaux de Région de Metz et de Nancy, des Conservatoires de Musique des Villes de Luxembourg et d’Esch-sur-Alzette, du Conservatoire du Nord Diekirch/Ettelbruck, du Conservatoire Royal de Liège, de la Hochschule für Musik de Sarrebruck et de la Hochschule für Musik de Mayence, la CMGR est une expérience musicale transfrontalière unique en Europe.

 

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La CMGR qui succède à l’Orchestre SaarLorLux créé en 1993 a fêté ses 15 ans l’année dernière. En 2005 deux nouveaux partenaires de Wallonie et de Rhénanie-Palatinat ont rejoint les partenaires lorrains, luxembourgeois et sarrois impliqués jusqu’alors. C’est grâce à un financement européen que cette coopération a pu être étendue à l’ensemble de la Grande Région.

La CMGR a pour objectif le développement de la coopération musicale entre les institutions partenaires. L’Orchestre des Jeunes de la Grande Région / Junges Orchester der Großregion forme le noyau de cette coopération.

Cet orchestre des jeunes regroupe donc 75 étudiants de haut niveau issus de six écoles supérieures de musique. Cette année, 14 musiciens de l’orchestre étaient issus du conservatoire de Liège.

 

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Daniel Romagnoli, coordinateur du projet, répondait il y a peu aux journalistes de la RTBF en insistant sur l’importance primordiale de la qualité des musiciens: « L’orchestre est ouvert à tous les étudiants, il y a donc des jeunes qui n’ont pas 18 ans, qui sont admis au conservatoire en attendant d’avoir leur diplôme d’humanité (cycle des études secondaires). C’est la qualité des instrumentistes qui compte. On les choisit parce qu’ils sont déjà costauds, ils sont capables assimiler une partition en une semaine, et donc c’est la qualité qui prime, et pas l’âge ».

Pour les étudiants, c’est un véritable défi : « Ils ont déjà travaillé pendant un mois avec le professeur avec lequel ils travaillent d’habitude, et ensuite, ils travaillent avec le groupe. C’est un challenge, mais justement, c’est cela qui est formidable, c’est que dans le milieu professionnel, on n’a même pas une semaine pour apprendre un répertoire, on a parfois deux jours de répétition avant le concert. C’est ça le but, c’est de les mettre en conditions quasiment professionnelles ». Car si ces jeunes musiciens sont tous des artistes accomplis, c’est bien le métier d’orchestre qu’ils doivent apprendre.

 

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Et cela ne s’improvise pas. Si on admire, au concert, les performances globales des instrumentistes et les superbes interventions individuelles (le cor solo, dans la superbe mélodie du mouvement lent de la 5ème de Tchaïkovski était exceptionnel!), on remarque également les défauts des attaques, les légers décalages et les manques d’équilibre entre les parties. Il faut signaler, à la décharge des cordes, que leur nombre était loin d’être suffisant pour contrebalancer le poids des cuivres toujours très actifs chez le compositeur russe. Mais le monde ne s’est pas fait en un jour et ici encore, on remarque l’importance essentielle du métier, des réflexes acquis au fil des oeuvres et de cette écoute si particulière que doivent adopter les musiciens d’orchestre. En revanche, quelle passion, quelle joie de jouer, quelle motivation pour créer chez l’auditeur/spectateur le grand frisson, celui de l’émotion.

Le public ne s’y est pas trompé. Il faut dire que la population de la salle, résolument jeune, soutenait cet orchestre de jeunes. L’acclamation pour les musiciens et leur chef, le jeune Rasmus Baumann, fut à la mesure de l’effort fourni. Brouhaha scandé de bravos, de sifflets, de pieds frappés, bref une vraie ambiance de fête.

Ce concert 2010 a choisi de mettre, entre autres, le hautbois à l’honneur. C’est un jeune ukrainien, Maksym Malkov, né en 1977, ayant étudié à la Haute école de musique de Saar après une formation à Kiev qui a été choisi pour interpréter le Concerto pour hautbois de Richard Strauss (1864-1949).

A l’extrême fin de la Seconde Guerre mondiale, un certain John de Lancy, soldat américain posté en Bavière et hautboïste à l’orchestre de Pittsburgh dans la vie civile, parvint à approcher le vieux compositeur pour lui solliciter une pièce pour hautbois. Le compositeur répondit si bien à la demande qu’il composa un concerto complet, l’un des plus beaux de la littérature pour l’instrument. Il commença sa composition en Allemagne et la termina en Suisse à la fin du mois d’octobre 1945. La création eut lieu à Zürich juste un mois après la création d’une autre pièce essentielle du dernier Strauss, les Métamorphoses commandées par le fameux Paul Sacher. Marcel Saillet fut le hautboïste créateur de l’œuvre, le commanditaire, John de Lancy assura, quant à lui, la première américaine de l’œuvre. De profondes modifications de l’œuvre furent entreprises par Strauss au moment de la publier, en 1948.

 

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Parmi les oeuvres de « l’été indien » de Strauss, le concerto pour hautbois est sans doute la plus sereine. Sa tonalité de ré majeur est éclatante et jubilatoire. Il demande une technique exceptionnelle, tant au niveau du controle de l’instrument que des diverses expressions requises par la complexe partition. Le premier des quatre mouvements commence comme une ouverture d’opéra comique de Mozart. Le hautbois supporté par l’orchestre, oscille entre les passages très virtuoses, comme de continuelles arabesques, et l’énoncé d’une douce et tendre cantilène. On croit reconnaître, dans le deuxième mouvement le thème principal des Métamorphoses. Mais ce dernier est désincarné de ses inflexions tragiques. il apparaît comme un simple souvenir apaisé.

Ce deuxième mouvement grandit comme la plante évoquée dans le Métamorphose des végétaux de Goethe (déjà au programme des Métamorphoses citées ci-dessus). Il aboutit à la grande cadence de soliste. Le troisième mouvement débute par un scherzo enjoué qui, lui aussi, conduit à une cadence, moins importante cependant. C’est alors un élégant allegro en forme de rondo à six temps qui conclut le concerto en en rappelant, une dernière fois, les thèmes principaux. Outre l’inventivité extraordinaire de la partie soliste, l’ensemble orchestral, très réduit (cordes et quelques bois) quand on le compare aux grandes oeuvres symphoniques du maître, est traité  avec toute l’économie des moyens typiques du dernier Strauss. La sonorité diaphane de l’orchestre ne vient jamais compromettre la présence du hautbois, instrument pourtant assez limité en matière de nuances de dynamique. C’est comme si l’esprit de Mozart soufflait dans la pensée complexe et éminemment contrapuntique du vieux compositeur touché par une grâce ultime.