Le plus grand baryton du XXème siècle, Dietrich Fischer-Dieskau nous a quitté à l’âge de 87 ans. Il était celui qui a rendu à l’art du Lied allemand toutes ses lettres de noblesses en plaçant les œuvres de Schubert, de Schumann, de Brahms, de Liszt, de Wolf, de Mahler et de tant d’autres au niveau des plus grandes réalisations de l’art vocal.
Sa culture, sa diction, son expression, la qualité de ses timbres et ses phrasés irréprochables témoignent d’une véritable quête destinée à révéler la quintessence de la poésie des grands maîtres allemands tout autant que le génie des compositeurs.
Certes, les hommages vont pleuvoir dans les jours qui viennent, mais le mieux que l’on puisse faire, c’est de réécouter ces vers de Wilhem Müller qu’il a si souvent chantés dans le Voyage d’Hiver de Franz Schubert. J’espère qu’après avoir pris le « chemin d’où personne n’est jamais revenu », il pourra convaincre la mort elle-même de « tourner sa vielle pour ses chants ».
Gute Nacht, Premier Lied du Voyage d’Hiver…
Der Wegweiser
Was vermeid’ ich denn die Wege,
Wo die ander’n Wand’rer gehn,
Suche mir versteckte Stege
Durch verschneite Felsenhöh’n?
Habe ja doch nichts begangen,
Daß ich Menschen sollte scheu’n, –
Welch ein törichtes Verlangen
Treibt mich in die Wüstenei’n?
Weiser stehen auf den [Strassen]1,
Weisen auf die Städte zu,
Und ich wand’re sonder Maßen
Ohne Ruh’ und suche Ruh’.
Einen Weiser seh’ ich stehen
Unverrückt vor meinem Blick;
Eine Straße muß ich gehen,
Die noch keiner ging zurück.
Le Poteau indicateur
Pourquoi est-ce que j’évite les chemins
Empruntés par les autres voyageurs,
Que je recherche des traverses cachées
Au travers des hautes roches enneigées?
Je n’ai pourtant rien commis
Qui me ferais craindre les hommes,
Quel folle pulsion
Me mène en ces endroits déserts?
Les poteaux indicateurs sur les routes
Montrent le chemin de la ville,
Et je marche dans une certaine mesure
Sans repos, je cherche la quiétude.
Je vois planté là un poteau,
Immobile devant mon regard;
Je dois suivre une route
D’où encore personne n’est revenu.
Der Leiermann
Drüben hinterm Dorfe
Steht ein Leiermann
Und mit starren Fingern
Dreht er, was er kann.
Barfuß auf dem Eise
[Schwankt]1 er hin und her
Und sein kleiner Teller
Bleibt ihm immer leer.
Keiner mag ihn hören,
Keiner sieht ihn an,
Und die Hunde [brummen]2
Um den alten Mann.
Und er läßt es gehen
Alles, wie es will,
Dreht und seine Leier
Steht ihm nimmer still.
Wunderlicher Alter,
Soll ich mit dir geh’n?
Willst zu meinen Liedern
Deine Leier dreh’n?
Le Joueur de vielle
Sur les hauteurs derrière le village
Il y a un joueur de vielle
Et de ses doigts transis
Il en tire ce qu’il peut.
Pieds nus sur la neige,
Il se balance d’un pied sur l’autre
Et sa petite sébile
Reste toujours vide.
Personne n’a envie de l’écouter,
Personne ne le regarde,
Et les chiens grognent
Autour du vieil homme.
Et il laisse aller,
Indifférent à tout
Il tourne la manivelle, et sa vielle
En ses mains n’est jamais muette.
Merveilleux vieil homme,
Devrais-je partir avec toi?
Veux-tu pour mes chants
Tourner ta vielle?