Le chalumeau

Il y a quelques semaines, mon réveil matin diffusait d’étranges et suaves sonorités… Au jeu de la devinette, j’identifiais sans problème un concerto pour deux instruments à vent et orchestre. Les sonorités ressemblaient à des clarinettes, mais, manifestement ce n’en étaient pas. Et pour cause, la clarinette telle que nous la connaissons n’existait pas encore au XVIIIème siècle, la musique était de toute évidence composée par un compositeur baroque même si certaines harmonies pouvaient faire penser aux fils de Bach, les galants.

Je n’avais donc pas pu identifier ni l’instrument, ni le compositeur. … Et comme toujours dans ces cas là et à mon plus grand désespoir, le présentateur n’avait pas désannoncé l’extrait musical… ! Obligé de mener une enquête plus approfondie pour tirer cette affaire au clair. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le concerto en question était de Georg Philipp Telemann (1681-1767), le contemporain de JS Bach. …Je ne pense jamais à Telemann… c’est étrange ! Il est pourtant l’un des compositeurs les plus prolifiques de l’Histoire de la musique. Malgré plus de trois mille œuvres de toutes sortes, il est moins populaire que Bach ou Haendel… et je vous avoue avoir souvent eu, à tort sans doute, un a priori défavorable vis-à-vis de lui.

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Geor Philipp Telemann (1681-1767)

Mais toutes mes hésitations s’expliquaient. La longévité du gaillard en avait fait un baroque, certes, mais aussi un galant… et presqu’un classique (j’exagère à peine, écoutez sa cantate Ino !). Il vivait déjà alors que ni Bach, ni Haendel, ni Domenico Scarlatti, ni même Rameau n’étaient nés. Il était mort alors que Haydn avait déjà 35 ans et Mozart 11 ans ! Pas surprenant que cet homme, en traversant les époques, ait, en même temps, traversé les styles. Ses concertos semblent bien difficiles à dater cependant. Superbe musique, en tous cas, qui joue d’un contrepoint en imitation entre les deux solistes, qui suspend le temps dans ses mouvements lents et déploie une mélancolie toute imprégnée du courant esthétique de l’ « Empfindsamkeit » allemand et qui danse avec une contagion incroyable dans les rapides… Une belle découverte donc.


Mais la surprise ne s’arrêtait pas là. L’intitulé de l’œuvre : Concerto en ré mineur pour deux chalumeaux, deux bassons, cordes et basse continue. Surprenant que cet orchestre qui comprend deux bassons, seuls instruments à vent de l’orchestre utilisé ! Sans doute une illustration du credo du maître : « Exploite toutes les possibilités de tous les instruments, cela remplira de joie l’interprète et tu en tireras du plaisir ». Désormais, toutes les innovations sont possibles. Et puis ces deux chalumeaux… Je me souvenais de mes cours à l’Université où l’on disait que le chalumeau était un nom générique, qu’il désignait, au Moyen Âge et à la Renaissance, tout instrument à vent de la famille des bois composé d’un tuyau conique ou cylindrique et d’une anche simple ou double. Puis, que pendant la période baroque et classique, le chalumeau désignait désormais spécifiquement un instrument de perce cylindrique et à anche simple tandis que la chalemie (ou hautbois ancien) désignait un instrument en perce conique et à anche double. Chalumeau est donc logiquement le nom donné aux premières clarinettes, qui ont d’ailleurs gardé ce terme pour leur registre grave.

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L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, la première encyclopédie française, éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et D’Alembert, parle de cet étrange instrument en ces termes surprenants et amusants pour nous, mélomanes modernes:

«Cet instrument passe pour le premier instrument à vent dont on ait fait usage. C’était un roseau percé à différentes distances. On en attribue l’invention aux Phrygiens, aux Lybiens, aux Egyptiens, aux Arcadiens, & aux Siciliens : ces origines différentes viennent de ce que celui qui perfectionnait, passait à la longue pour celui qui avait inventé. C’est en conséquence ce qu’on lit dans Pline, que le chalumeau fut trouvé par Pan, la flûte courbe par Midas, & la flûte double par Marsias.

Notre chalumeau est fort différent de celui des anciens : c’est un instrument à vent & à anche, comme le hautbois. Il est composé de deux parties ; de la tête, dans laquelle est montée l’anche semblable à celle des orgues : excepté que la languette est de roseau, & que le corps est de bouis ; du corps de l’instrument, où sont les trous au nombre de neuf. […] Le premier trou, placé à l’opposite des autres, est tenu fermé par le pouce de la main gauche ; les trois suivants, le sont par les doigts index, moyen, & annulaire de la même main ; les trous 5, 6, 7, 8, sont fermés par les quatre doigts de la main droite. Il faut remarquer que le huitième trou est double, c’est-à-dire que le corps de l’instrument est percé dans cet endroit de deux petits trous, placés à côté l’un de l’autre. Celui qui joue de cet instrument, qui se tient & s’embouche comme la flûte-à-bec, ferme à-la-fois ou séparément les deux trous, comme il convient, & tire un ton ou un semi-ton, ainsi qu’on le pratique sur divers autres instruments.

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Ce chalumeau a le son désagréable & sauvage : j’entends quand il est joué par un musicien ordinaire ; car il n’y a aucun instrument qui ne puisse plaire sous les doigts d’un homme supérieur; & nous avons parmi nous des maîtres qui tirent du violoncelle même des sons aussi justes & aussi touchants que d’aucun autre instrument. Il paraît que le chalumeau, dont la longueur est moindre que d’un pied, peut sonner l’unisson des tailles & des dessus du clavecin. […]

* CHALUMEAU, chez les Orfèvres, Emailleurs, Metteurs-en-œuvre ; c’est un tuyau de cuivre assez long, plus gros à son embouchure qu’à l’autre bout, qui est recourbé, & va en diminuant toujours jusqu’à son extrémité : on en met l’ouverture la plus grande dans sa bouche ; l’ouverture la plus petite correspond à la flamme de la lampe ; & l’air qui s’en échappe, dirige cette flamme en cône sur la pièce qu’on veut souder ».

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Toujours est-il que la sonorité est loin d’être déplaisante et la palette expressive témoigne d’une richesse exceptionnelle. Telemann parvient à donner à ces instruments toute leur valeur rhétorique et expressive et à toucher notre âme. Décidément, l’apprentissage de la musique et la variété de ses émotions sont infinis… tant mieux !

2 commentaires sur “Le chalumeau

  1. J’ai presque honte de mettre ce commentaire, mais il ne faut jamais se prendre au sérieux n’est ce pas ? Ce billet m’évoque irrésistiblement une blague de gosses : « Qu’est-ce qu’un chalumeau?….Un Dromaludaire à deux bosses »….Bon je sors !

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