Pontifiant… ?

Fin de soirée, hier, après une journée toute concentrée sur la préparation de mes cours et conférences, je m’accorde quelques temps de répit avant de basculer dans le royaume du sommeil. Un peu de télévision… et pourquoi pas ce superbe Premier Concerto pour piano de Brahms, un de mes concertos préférés, …Concours musical Reine Élisabeth oblige… Un jeune finlandais aux commandes… une heure de détente !

Écoutant ensuite les commentaires « en loge » des animateurs de la RTBF, qui a cru bon, cette année, de faire table rase des « anciens présentateurs », le bon moment musical s’est vite mué en agacement ! Quand l’un des invités, un auteur littéraire censé donner son avis de néophyte et ses impressions, eut l’audace de déclarer que Brahms était « pontifiant », ajoutant en substance qu’il ne comprenait pas qu’un jeune homme pourtant apparemment si tourné vers la vie choisisse une telle musique « lourdingue » pour s’exprimer en finale !

Brahms, critique, CMIREB

Brahms en 1853

Immédiatement, je me suis rué sur mon dictionnaire et y ai consulté la définition du mot « pontifiant » (adj. et n.), 1.qui pontifie, de pontifier (v. intransitif.) : parler avec emphase et prétention. Qu’il y ait une certaine emphase dans le propos de Brahms ne fait aucun doute. Mais le mot comporte une véritable dimension péjorative que je ne peux admettre. Le fait est qu’il n’y avait personne sur le plateau pour démontrer que l’œuvre est profondément tragique, qu’elle s’inscrit dans le cadre du romantisme allemand, qu’elle est écrite sous le coup de l’ultime maladie de son ami Robert Schumann et qu’elle adopte une forme où le piano s’intègre à un discours musical certes dense, mais d’une émotion exceptionnelle. Pontifiant ! Quelle méconnaissance et quelle malhonnêteté intellectuelle ! Car si débat il n’y a pas après une telle déclaration, une large part du public prend accepte une telle idée comme argent comptant !

Si chacun peut avoir son avis sur quoi que ce soit, c’est le principe de base de la démocratie, j’admets moins qu’on érige en loi des impressions subjectives non documentées et seulement spontanées. Notre société fonctionne de plus en plus dans ces jugements à l’emporte pièce qui nivellent littéralement les choses et les réduisent à « je n’aime pas donc c’est mauvais » ou « j’aime donc c’est bon ». C’est une terrifiante impasse qui conduit inévitablement à l’absence de diversité et à la mise au ban de ce qui ne correspond pas à un « diplomatiquement correct » culturel. L’exclusion arbitraire étant, elle, non démocratique, je considère de tels propos comme très dangereux !

Et quelle est donc cette politique culturelle qui fait que les propos tenus, qui devraient au moins faire la part belle à la pédagogie (et pas à l’anecdote à tout prix) se contentent tristement du spectaculaire ? Les interviews des musiciens au sortir de la scène sont d’un ridicule total. Un être humain qui vient de produire un tel effort n’est pas apte ou disposé mentalement à répondre à des questions… Il suffit de les écouter balbutier, hésiter,… ils sont encore dans leur voyage musical ! Mais c’est la mode. Dans un match de foot, on interroge les joueurs et l’entraineur à la mi-temps… leurs impressions à chaud… c’est pareil désormais dans l’athlétisme… dans les concours de musique de variété… Serions-nous incapables d’avoir un ressenti personnel de l’événement qui est en cours ? Serions-nous dépendants, pour trouver notre propre plaisir, de tous ces artifices périphériques qui touchent plus au voyeurisme qu’à l’art ?

Et c’est ainsi qu’en désirant ouvrir la musique à un public plus large, parvient à l’effet inverse. On renforce la peur, l’intimidation, on se met à juger de ce qu’on ne connaît pas, et, in fine, on exclut le patrimoine artistique majeur de notre vie ! Mais s’est-on demandé pourquoi, sur les douze candidats retenus pour les finales, trois, soit 25%, avaient choisi ce concerto si « pontifiant » de Johannes Brahms ? Je suppose qu’on peut tenir le même propos sur Tchaïkovski, ou Rachmaninov, ces poids lourds du piano…

7 commentaires sur “Pontifiant… ?

  1. Et une animatrice RTBF qui pique sans vergogne les tweets de Xavier Flament (chef du service culturel du Soir, assis dans la salle) sans jamais le citer, pour en faire des questions à ses invités (cinq cas au moins depuis mardi), ça mérite aussi le pardon, ça ?
    Y a pas que les candidats qui devraient être privés de smartphones et de tablettes une semaine : les GA de la RTBF aussi, et pendant la semaine de la finale !

  2. Pour ce qui concerne l’intervention des deux écrivains, je suis un peu triste de voir deux hommes de talent se livrer à un numéro où, sous prétexte de donner un « avis », ils parlent surtout d’eux-mêmes. Par ailleurs, on ne leur demande évidemment pas d’être experts, mais leur notoriété leur donne une autorité dont, en occurrence, ils abusent en brocardant ce à quoi ils n’ont pas vraiment accès. Et s’il s’agit d’attirer le plus grand nombre en se commettant dans ce genre de nivellement par le bas, ce n’est guère reluisant: « Vous n’y connaissez rien ? C’est pas grave, moi non plus. » Gouaille et auto-référence devant des gens qui consacrent toute leur vie, énergie, talent extraordinaire à partager leur art. Ça revient à rabaisser ce qui nous dépasse, encore une fois. Comme si parler sérieusement de quelque chose qui le mérite revenait à snober le public. Le public n’y connaît rien, mettons-nous à son niveau.
    On peut dire à la décharge de nos compères que l’occasion de se montrer est toujours bonne à prendre surtout quand on fait leur métier et que les questions à raz du bitume dans quoi ils se sont retrouvé piégés appellent des réponses du même niveau. Ce n’est vraiment pas celui auquel on aspire.

  3. Je plaide les circonstances atténuantes pour les commentaires de M. Deutsch sur le concerto de Brahms. Qui n’a jamais étalé son ignorance par un commentaire ou un avis sur une oeuvre donné? Ainsi m’est-il arrivé sur ce blog de qualifier la 9e symphonnie de Chostakovitch de « moche ». D’où quelques volées de bois vert bien méritées. Alors que certains se sont contentés de déplorer le qualificatif inapproprié (moche), le patron de ce blog a, lui, été bien plus constructif et tenté de réparer mon ignorance en situant la 9e de Chosta dans son contexte.
    Pour beaucoup, la musique « classique » est un monde intimidant, difficile et comme notre temps veut que chacun donne son avis sur tout, il n’est pas de bon ton de dire qu’on n’a pas d’avis ou qu’on « ne sait pas ».Today, on like ou on ne like pas.
    Pardon aussi pour Hadja pour qui il est sans doute plus simple de faire le JT. Pardon aussi pour la RTBF qui recrute bien plus de journalistes sportifs que mélomanes. Et puis in fine, pouvoir parler de l’ignorance des autres, c’est un peu se rassurer sur ses propres connaissances, non?

  4. En effet, la RTBF a grand tort de gâcher ces soirées en laissant dire n’importe quoi par n’importe qui. Xavier Deutsch ne s’est pas demandé s’il n’était pas pontifiant en étalant son ignorance de philistin, il n’a pas été capable de pousser le raisonnement jusqu’à se dire que si ce jeune pianiste si vivant avait choisi de jouer Brahms c’était peut-être parce qu’il y avait une raison qui contredisait ses déclarations péremptoires. Affirmer également que le concerto contemporain possédait une clef de compréhension qu’on n’avait pas était aussi une sottise. N’importe quel genre dont on n’est pas familier demande à être apprivoisé. Hier soir, avec Anne de Mey et Jaco van Dormael, on avait des invités du monde des arts de la scène, c’était plus pertinent.

  5. Je partage votre point de vue, M. Onkelinx et, pour pousser plus loin l’impression de méconnaissance certaine de cette musique qu’ils se bornent à nommer « classique », je me permets de rappeler qu’à la question (répétée) de savoir s’il existait des ponts entre littérature et musique « classique », ni Deutsch ni Gunzig ne furent capables d’aller au-delà du fait de savoir s’ils écrivaient avec ou sans musique. La réponse, historique, stylistique, semble pourtant infinie.
    Pontifiant, leur discours sur le prétendu génie ou la prétendue originalité de leur oeuvre à venir l’était, par contre.
    L’émotion que procure ce concerto de Brahms restera, leurs propos non.
    Cela tranche nettement avec leur jugement à l’emporte-pièce.

  6. Mille fois raison : un commentaire parfaitement superflu, et ce n’est pas le premier (en deux jours seulement).
    Je suggérais à une amie de couper le son de sa télé et d’écouter œuvres et commentaires à la radio – en espérant des commentateurs moins people. Moi, je me borne à couper le son pendant les commentaires, sauf si c’est Leterme et, par exemple, David Kadouch hier, passionnants sur les écoles et les positions de jeu. Mais Hadja, An Pierlé et Dani Klein (Vaya con Dios) lundi soir, pitié… Qu’on nous rende au moins Corinne, puisque pour Isaïe Disenhaus et Marie-Paule Cantarella, ce n’est plus possible.

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