Curieuse mode que celle qui consiste, ces derniers temps, à dénigrer la musicologie et à considérer que le propos de ceux qui la pratiquent, en radio, à la télévision par écrit ou oralement, nuisent à la musique et à l’écoute, donc au plaisir, du mélomane. Comme si la musicologie était une discipline austère, intellectuelle et opposée à l’art… inutile au commun des mortels.
On dit aujourd’hui qu’il faut faire plus de musique et moins de musicologie. On veut ainsi justifier un retour à une perception « spontanée » de la musique, celle qui serait la seule à combler l’auditeur fréquentant médias et salles de concerts. Il est vrai que les musicologues l’ont bien cherché. Développant un langage d’initié, élitiste, lourd, incompréhensible et bien souvent prétentieux, ils ont parfois bien réussi à déclencher de l’animosité envers leur discipline.
Pourtant, la musicologie a apporté de nombreuses transformations bénéfiques dans la perception que nous avons des chefs-d’œuvre. Comme l’histoire de l’art et l’esthétique, elle a permis une meilleure compréhension des trajectoires, des vies des musiciens, des œuvres elles-mêmes et de leur raison d’être, des styles et de leurs évolutions. Combien de morceaux exhumés par de patients chercheurs sont devenus aujourd’hui de véritables joyaux du patrimoine commun ? Combien de secrets furent percés par un travail acharné ? Combien, enfin, de compréhensions nouvelles sont apparues suite aux découvertes de ces musicologues qui, dans le silence et la solitude de leur quête, ont consacré leur vie à une époque, un compositeur ou un pan seulement de ce compositeur. Non, assurément, leur travail n’est pas à mettre en cause ! Sans eux, notre connaissance globale de la musique serait fort lacunaire.
Confondrait-on alors le musicologue et l’esthéticien de la musique ? Ferait-on un amalgame avec ces philosophes qui, dans des termes obscurs et impénétrables porteraient la musique au niveau d’un simple objet de spéculation non musicale ? Pourtant, sans la philosophie de l’art, nous n’aurions pas ces vastes espaces de réflexion qui consistent à rattacher l’œuvre à l’homme, à son temps et aux préoccupations politiques, sociales ou spirituelles de ses contemporains. Je peux continuer ainsi longtemps…
Et vous finirez par me rétorquer que ce que vous voulez, dans la musique, c’est vibrer, être émus, rire ou pleurer. Ce que la musique distille des émotions, c’est cela qui importe. Et ce n’est certes pas moi qui vous dirai le contraire. Cependant, je vous ferai remarquer qu’on vibre beaucoup mieux quand on comprend le pourquoi du comment. Quand on comprend le drame de Schubert, la portée héroïque de Beethoven, la puissance spirituelle de Bach,… on vibre beaucoup plus, plus intensément, plus justement. Il s’agit alors de trouver le terrain adéquat, le dénominateur commun, entre nous, êtres du XXIème siècle et des hommes qui ont vécu bien avant nous, dans d’autres circonstances et qui, avec leurs moyens, ont cherché à répondre par leur œuvre à leurs joies, leurs souffrances et leurs espérances. Comment comprendre la souffrance de Violetta et le comportement de Germont sans notion des conditions sociales de la femme au XIXème siècle ? Combien de fois des commentateurs maladroits ont, par méconnaissance, jugé Germont de manière erronée ? Combien de commentateurs n’ont pas ri de l’attitude de Violetta qui obtempère à ses exigences ? La compréhension du contexte et la manière dont Verdi le met en musique est essentiel pour une vraie perception de l’œuvre.
Si nous sommes capables de comprendre les enjeux de Tosca, d’une fugue de Bach ou d’une symphonie de Mahler, c’est parce que, pour nous, des musicologues, des historiens, des analystes et des philosophes ont étudié les paramètres qui ont vu naître l’œuvre. Si nous transposons dans l’Histoire, comment, par exemple, pourrait-on comprendre réellement la Seconde Guerre mondiale et l’avènement du nazisme si nous ignorons tout de la Première et de son dénouement ? Pourtant, personne ne viendrait affirmer aujourd’hui, sauf un individu mal intentionné, que la connaissance de notre Histoire est inutile… Et bien pourtant beaucoup, qui n’osent pas le dire clairement, par paresse ou par intérêt, revendiquent cette virginité du passé. Aujourd’hui, plus que jamais dans l’Histoire, l’homme est capable de comprendre le pourquoi des choses et, sans jouer au donneur de leçons, comprendre, c’est le premier sens du mot « intelligence ». Pour moi, vous le savez, tout est lié, inextricablement connecté et il est grand temps de corriger la dérive culturelle qui consiste à renier l’importance de cette culture. Finalement, la musique, en refusant la musicologie, ne serait-elle pas en train de subir le même sort que bien des aspects de nos sociétés modernes en cédant à la consommation aveugle et déraisonnable, celle qui fait se précipiter l’homme vers le gouffre… ?
Qu’est-ce à dire ? Que je défends l’historien ou le musicologue ? Absolument pas, je n’ai pas l’esprit de caste ! Ce que je défends par-dessus c’est la transmission de notre patrimoine dans des conditions qui permettent à chacun de bien en comprendre la portée. Si la musique est tragique, il est essentiel de comprendre pourquoi. L’art n’est pas un divertissement pur et simple, c’est un témoignage, une parole d’homme qui arrive jusqu’à nous et le moins que l’on puisse faire, c’est tâcher de comprendre ce qu’elle signifie.
Reste un problème… et de taille ! Quelle est la manière de transmettre tout cela ? Chacun n’a pas le temps, les moyens ou l’envie d’y consacrer sa vie. Pourtant chacun a le droit (le devoir) de comprendre. Alors, il y a ces gens, ces historiens, ces esthéticiens de l’art, ces musicologues, ceux qui existent pour transmettre. Leur devoir, souvent détourné, est de s’exprimer pour tous, avec les mots de chacun, avec pédagogie et simplicité (ce qui ne doit jamais rimer avec le nivellement par le bas). Au contraire, leur rôle est de hisser le mélomane à la hauteur du propos, à travailler de concert avec le musicien. Les musicologues devront quitter leur tour d’ivoire et apprendre à sentir tout autant qu’à savoir. Ils devront lier les choses entre-elles et ne jamais les considérer de manière isolée. Ils devront regarder notre monde tel qu’il est et utiliser les bonnes formules, celles qui montrent l’homme dans l’œuvre. Ils devront enfin prendre conscience de leurs propres limites et travailler pour toujours être plus efficaces. Le jour où ils parviendront remplir ces « devoirs », je crois que loin de les rejeter comme de purs intellectuels élitistes qui polluent la musique de leurs propos, on les réclamera comme des « passeurs ». C’est à cette catégorie là que j’espère appartenir…


Tout à fait d’accord avec le point de vue exprimé! Merci et bonnes vacances…musicales(? )!
Au plaisir de revenir vous écouter aux « mardis »!