Belcanto italien…

 

 

Je baigne dans l’opéra italien depuis quelques jours… avec beaucoup d’émotions, d’ailleurs. Un Barbier de Séville à Liège à couper le souffle avec les magnifiques Jodie Devos et Lionel Lhote, deux conférences sur l’opéra, entre autres sur le belcanto pour la Fondation Euritalia, puis plusieurs cours sur Rossini la semaine dernière et sur Donizetti aujourd’hui, l’occasion d’encore rappeler que mercredi prochain je donnerai une conférence, à 20H au Foyer Grétry de l’ORW à propos de Lucia di Lammermoor bientôt au programme de la scène liégeoise.

C’est  dans cet esprit que, naturellement, je vous parle un peu d’opéra ce soir, de l’opéra romantique italien et de ce chant si particulier qui fait le bonheur des mélomanes et des musiciens. Une période particulièrement riche pour l’Italie musicale que le début du XIXème siècle ! Celle qui voit le grand essor du chant nommé « belcanto », celui du triangle inévitable de Rossini, Donizetti et Bellini. 

On peut affirmer sans risque de se tromper que Rossini a établi l’acte de naissance du nouvel opéra italien. Tant au niveau de l’opéra dramatique, avec Elisabetta regina d’Inghilterra en 1815 qu’à celui de l’opéra bouffe, l’année suivante avec Le Barbier de Séville, Rossini, nommé « le Cygne de Pesaro », a développé un style qui allie les techniques du chant les plus audacieuses héritées du XVIIIème siècle avec une action scénique menée prestissimo. Les auditeurs n’ont jamais le temps de s’ennuyer dans les drames et les comédies du compositeur. Lui-même composait avec une vitesse étourdissante. Personnage gai animé par un sens de bien-être hors du commun, la nature de la séduction de sa musique a touché d’emblée non seulement le public ordinaire, mais les grands esprits de son temps. Stendhal et Schopenhauer figuraient parmi ses admirateurs et, des quarante opéras qu’il a composés, la moitié figure encore au répertoire courant des théâtres lyriques actuels.


 

Rossini

G. Rossini (1792-1868)


 

Cette verve, ce sens de l’action, cette virtuosité diabolique (le Paganini de la voix) et cet usage de l’ouverture orchestrale comme prélude à l’action relèvent d’un sens incroyable du théâtre. Ce qu’on sait moins souvent, c’est qu’il fut un véritable adorateur des opéras de Mozart et de Haydn, dirigeant lui-même, ce qui n’était pas courant à l’époque, les œuvres de ses prédécesseurs allemands. Il y a trouvé la semence de la dramaturgie. Son besoin de continuité, les progressions dramatiques, les accélérations et ruptures de tempi sont poussés bien loin au profit d’une unité remarquable du récit. Renonçant parfois au traditionnel recitativo secco, il parvient à nouer les airs, duos, trios et quatuors en une continuité basée sur le déroulement de l’action. Si tout va très vite, le tourbillon nous amène inéluctablement bien profondément dans le cœur de l’œuvre. C’est d’ailleurs en ce sens que l’ouverture possède tout son sens de prélude (« Guillaume Tell », par exemple). 

Mais ce que le public retient aussi, et surtout, de Rossini, c’est la vocalité toute particulière. Virtuose comme jamais, chacune de ses mélodies est d’abord animée d’un sens mélodique exceptionnel. Ce chant est alors orné en abondance de colorature (ornements de toutes sortes qui fleurissent le squelette mélodique) d’une difficulté exceptionnelle. Et cette particularité touche aussi bien l’opéra dramatique que l’opéra bouffe. Rossini est, en conséquence, l’un des compositeurs les plus reconnaissables de l’histoire. C’est bien là, me semble-t-il, la preuve d’un génie de forte corpulence (c’est le cas de le dire !). Et son art lui permettra d’ouvrir de toutes nouvelles portes dans le traitement de l’opéra qui, à défaut de se mourir, semblait végéter, après Mozart, dans une rigidité stérile. 

 

A peine plus jeune que Rossini, Donizetti, né en 1797, la même année que Franz Schubert, connaîtra aussi un énorme succès, même s’il ne parvient pas à la renommée dee son contemporain. A une époque où l’Italie est encore morcelée et que le fameux « Risorgimento » commence à se faire sentir, les compositeurs italiens se tournent vers l’opéra historique, mettant en scène des faits réels de l’histoire ou s’en inspirant volontiers. S’il n’y a pas d’intention politique dans l’oeuvre de Donizetti, le travail sur l’argument historique, exploité dans de pénétrants portraits psychologiques, sera vecteur de succès. « Anna Bolena », en 1830 sera son premier grand succès en dehors de l’Italie. La Vienne de Metternich lui offrira même le statut de Compositeur de la Cour.


 

Donizetti

G. Donizetti (1797-1848)


 

Mais le style du compositeur l’amène à une vocalité encore plus déployée que celle de Rossini. Les tensions psychologiques qui parsèment ses opéras donnent naissance à ces fameuses scènes de folie, au cours desquelles, les héroïnes, accablées par le destin se lancent dans des airs de haute voltige. La progression qui mène à ces climax dramatiques est pratiquement toujours la même. Une accumulation d’injustices flagrantes dans l’histoire est le tremplin du beau chant. Les récitatifs accompagnés, airs, duos, etc. sont soutenus par un orchestre à double rôle. D’abord, il accompagne la voix, mais ensuite, il se fait plus dramatique et contient, en germes, les explosions ultimes. Et même si on dit régulièrement que l’orchestre est sacrifié, c’est loin d’être vrai. Il distille tout ce qu’il faut du poison fatal pour les héroïnes. Il suffit d’observer objectivement Lucia di Lammermoor ou Lucrezia Borgia pour s’en convaincre. Mais il est vrai qu’avec Donizetti, le belcanto se trouve métamorphosé en instrument dramatique très efficace. S’il faut attendre Verdi et, en quelque sorte, la fin annoncée de ce type de chant au profit d’une action plus proche de la réalité psychologique de l’être humain, il n’empêche que l’opéra de Donizetti est un jalon essentiel sur le chemin de la tragédie musicale romantique. La folie qu’il mettra si souvent sur la scène le rattrapera dans sa propre vie, abrégeant de manière opératique sa carrière et sa vie. Il meurt de la syphilis, en délirant, en 1848. Comme le signale à juste titre B. Massin, sa mort passera inaperçue, car, cette année là, les journaux ont beaucoup d’autres sujets de préoccupation. 

 

Dernier sommet de ce triangle italien, Vincenzo Bellini, peut-être le plus attachant des trois, se distingue par un sens mélodique hors du commun que ne reniera pas Chopin (écoutez certains nocturnes, par exemple). Les deux hommes seront amis et leur influence est réciproque. Sa trop courte vie, il n’a vécu que trente quatre ans, nous a privé des trésors qu’il nous aurait assurément offerts. Sa carrière fut, elle aussi fulgurante et remplie de succès et de rencontres bénéfiques. Chargé de composer pour le théâtre San Carlo de Naples un opéra qui sera chanté par le célèbre ténor Rubini, il recueille un succès tel que la Scala de Milan lui commande Il Pirata en 1827. La notoriété du compositeur s’étend alors à l’étranger grâce au succès de la Sonnambula et de Norma en 1831. Sur l’initiative de Rossini, il est invité à composer une œuvre pour le Théâtre Italien de paris. Il s’installe donc en France et produit Les Puritains en 1835. Il meurt à Paris d’une infection intestinale la même année en nous laissant une dizaine de tragédies lyriques, quelques musiques instrumentales dont des petites symphonies et un beau mais bref concerto pour hautbois et quelques œuvres assez faibles de musique religieuse.


 

Bellini

V. Bellini (1801-1835)


 

Son instinct mélodique est d’une rare limpidité et son usage de l’orchestre vise à renforcer le poids psychologique de la voix. Simple ponctuation temporelle des cordes, un soliste renforce régulièrement l’impact émotionnel du texte en reprenant les sublimes mélodies. Si la vocalité chez Bellini est encore imprégnée du bel canto ornemental, la fioriture purement gratuite a tendance à s’estomper au profit d’une recherche dramatique toute centrée sur la puissance de la mélodie pure. C’est là la clé du succès de ses œuvres et, à la fois l’apogée et le début du déclin de cette forme d’opéra. Verdi sera alors le nouveau restaurateur de l’opéra italien en lui offrant des sujets forts inspirés de Shakespeare ou de la littérature romantique. Son travail d’introspection psychologique sera tel que, dans un souci de véracité dramatique, il devra renoncer aux particularités du belcanto et à ses colorature. 

 

A vrai dire, le monde lyrique ne serait sans doute pas si séduisant si ce triangle terrible n’existait pas. Et même si beaucoup de mélomanes font la fine bouche face au chant déployé et virtuose des trois italiens, il n’empêche qu’ils restent, à juste titre, très populaires. Ils parviennent à nous toucher jusqu’au plus profond de l’âme, à nous émouvoir sur des destins singuliers qui, après tout, figurent au rang des archétypes de l’être humain. Leur musique est le véhicule de ces passions et, une fois acceptées les conventions liées au théâtre, elle nous transporte au cœur même de la souffrance  humaine. N’en aurions pas dit autant des tragédies de Shakespeare ? N’est-ce pas là le propre du génie ?