Comble ! À son comble !… Comblés !

Trois dérivés suffisent pour revenir sur le moment exceptionnel que nous avons vécu mercredi soir à l’U3A de Liège. Comme annoncé, Jean Hu, jeune pianiste liégeois, se lançait dans une aventure musicale audacieuse et profondément bouleversante, la dernière Sonate de Franz Schubert. J’assurais le commentaire d’une œuvre que je fréquente depuis très longtemps et que je n’ai pas peur de placer très haut dans le parnasse des immortelles créations musicales.

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Toutes les photos sont de Jean Cadet

Je craignais, suite à la grève des transports en commun du jour, une fréquentation moindre que d’habitude. Par bonheur, je m’étais trompé ! Jamais la Salle 11 de l’U3A n’avait été si remplie ! Près de 200 personnes présentes… la salle était comblearchi -comble… de quoi décupler les forces de notre pianiste et les miennes.

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Deux mots d’introduction et nous accueillons notre pianiste qui s’élance dans le début du premier mouvement de la Sonate en si bémol majeur D.960 de Franz Schubert. Je sens la salle en lévitation devant ce thème hors du temps et entouré d’un fantastique silence. Il me faut l’interrompre. C’est le jeu du concert commenté et Jean Hu s’y prête avec toute la gentillesse et le sérieux qui le caractérise. J’explique l’histoire de l’œuvre, sa place au sein des créations de la dernière année du compositeur et nous explorons chaque thème que Jean rejoue plusieurs fois ! Une œuvre de cette taille ne s’assimile pas en un instant. Il me faut insister sur le caractère immobile et mouvant à la fois, sur les tempi toujours médians chez Schubert, ceux qui évoquent l’errant, ce Wanderer qui, alors que la maladie fait rage en lui, reprend la route, forcé, désabusé, mélancolique… et pourtant toujours rempli d’espoir.

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Finalement, une œuvre en si bémol majeur ne peut être si triste…! Un cantique plein de sérénité, certes, mais un grondement intempestif, grave, à la main gauche du piano toujours se présente. Un glas ? Un signal d’alarme ! Un immense crescendo sur des accords répétés met en évidence ce terrible motif du destin, oui, celui qu’un certain Ludwig avait placé au niveau suprême. Mais Schubert n’est pas Beethoven et le cadet n’est pas combatif comme l’aîné. C’est bien pour cela qu’il ne nous touche pas de la même manière. Le Prométhée viennois lutte contre la fatalité et la dépasse. C’est sa force ! Le petit instituteur métamorphosé en génial musicien n’a pas cette force et hurle sa détresse. La consolation, il la cherche dans le passé, heureux souvent, désormais évanoui. Cette Sehnsucht, si typique du romantisme, cette recherche d’émotions à jamais dissoutes dans le passé nous bouleverse. Pourquoi sommes-nous si sensibles ? Pourquoi l’œuvre d’art porte t’elle en elle-même des émotions si fortes. Après tout nous ne sommes pas Schubert. Sa détresse n’est pas la nôtre. Il vivait il y a deux siècles, dans un monde qui n’a guère de points communs avec celui que nous vivons !

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C’est pourtant bien là la clé de la compréhension des raisons de l’art. En exprimant son être, Schubert rencontre le nôtre. Son histoire individuelle s’inscrit dans la grande Histoire de la Condition humaine… comme notre histoire à nous ! Nous avons tous un peu de cette solitude, de cette mélancolie schubertienne. Nous sommes tous, un jour ou l’autre, confrontés à la douleur et à la souffrance. Notre capacité d’empathie vis-à-vis du compositeur est aussi celle que nous nourrissons vis-à-vis de nous-mêmes et de nos proches. La musique transcende la biographie de celui qui nous la livre et nous touche en plein cœur. Il est difficile de parler de Franz Schubert car il s’adresse à nous dans ce que nous avons de plus intime et le vécu de l’un n’est pas celui des autres. Jouer Schubert ou en parler, c’est révéler une part de son intimité. Cela demande de l’audace… de la pudeur… ! Jean Hu et moi sommes bien d’accord sur l’esprit de ce dernier Schubert. Il interprète alors les 20 minutes de ce premier mouvement. Le temps déroule les visions du Wanderer et on se prend à imaginer à l’issue du premier voyage,  dans une sérénité et une simplicité bouleversantes, le promeneur solitaire s’arrêter et contempler, à la frontière du silence… « Qu’elle est belle, la Nature ! »

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Andante sostenuto… encore un pas ! Un pas obstiné mais comme en suspension. Comme dans la sonate précédente, la fameuse D. 959, le cœur du triptyque. Temps schubertien par excellence, immobile, comme vu du dessus, ponctué du discret motif du destin. Jean Hu nous entraîne dans un monde que j’aime qualifier de l’oxymore « mouvement immobile ». Un parfum de triste éternité règne ici et lorsque la tonalité initiale et sombre de do dièse mineur s’ouvre au la majeur, c’est le souvenir de l’amour qui s’invite, celui qui aurait pu, un jour, illuminer les jours du musicien, celui qui aurait pu l’accompagner dans le chemin de la vie. Certes, on est toujours seul face à son destin, mais Thérèse, si seulement ses parents avaient compris l’amour qui les animait… mais non, on n’épouse pas un jeune musicien sans avenir ! D’ailleurs les lois viennoises promulguées par Metternich n’autorisent pas qu’un jeune homme issu d’une classe sociale très moyenne comme Schubert, épouse une jeune fille si, financièrement, il ne peut pas assurer l’existence de sa famille. Qu’à cela ne tienne, elle épousera un boulanger… qu’elle aimera. Elle se sentira bien avec lui ! C’est la vie ! Schubert, lui, la regrettera jusqu’à son dernier souffle ! C’est là la muse des artistes… et aussi leur désespoir. Quand revient le thème initial, il est teinté sur chaque fin de mesure du fatidique motif… pom pom pom pom !

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L’émotion est à son comble ! Jean Hu nous bouleverse, trouve le ton juste pour nous emporter ! Qui, qui, vraiment, n’a jamais senti cette douleur diffuse et lancinante ?

Le fulgurant troisième mouvement nous rappelle que dans le souvenir de Schubert, comme dans son présent, la pratique de la musique dans la famille, dans l’enfance ou dans les fameuses schubertiades viennoises, la musique est partage. Partage des émotions, des danses et des chansons, d’une certaine joie de vivre ! Mais voilà, en septembre 1828, la santé décline sérieusement et le scherzo est plus souvenir que joie de l’instant éphémère. Certes, Schubert n’est pas alité, pas encore, il insiste, il joue plusieurs fois sa sonate en public. On ne sait pas l’émotion des premiers auditeurs. Il n’empêche, le concept de Hausmusik, si pratiqué dans l’Allemagne et l’Autriche du 19ème siècle est son patrimoine, son refuge… sa consolation. Sous l’Allegro vivace con delicatezza se cachent, surtout dans l’étrange trio central, les souvenirs de cet homme de 31 ans qui vit ses dernières semaines dans le monde des hommes.

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Alors l’immense final débute, un signal inquiétant rompt le silence ! La main gauche frappe deux sol à l’octave. Son de cloche avec son attaque et sa longue résonance… le premier Impromptu commençait lui aussi sur ce même signal d’alarme ! Il reviendra 11 fois, divaguant, à la fin, en une chute chromatique… sol bémol, puis fa ! Le signal lance le refrain du rondo… Allegro ma non troppo. Calqué sur le final du Quatuor op. 130, en si bémol lui aussi, du vénéré Beethoven mort quelques mois auparavant, il veut retrouver une force vitale, une énergie. Le Wanderer est toujours debout et poursuit le chemin… même si le signal interrompt sa course.

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Un deuxième refrain, en fa majeur, tonalité des pastorales, semble chanter, chanter encore et toujours, chanter tant qu’on vit. Il s’interrompt brusquement et laisse entrevoir un troisième thème, rageur, tragique, colérique même. Dans le grave fa mineur, il s’apparente à Beethoven encore. Cette fois, c’est la tragique Sonate « Appassionata » (n°23 en fa mineur op. 53) qui est convoquée. Comme un cri, la révolte, enfin… comme la jeune fille du lied, il semble hurler « je suis trop jeune pour mourir ». De fait, même à cette époque, c’est jeune, trop jeune ! Mais cette quasi citation beethovénienne est surtout une manière de montrer sa filiation avec le maître. On se souviendra que lors des funérailles, Franz Schubert avait été porte-flambeau. Il vénérait Beethoven même si son propos n’était pas de même nature. Quand revient une dernière fois le premier refrain, il est encore accompagné des tragiques signaux, mais aussi de ces constantes pertes de mémoire que l’on retrouve dans les dernières œuvres de Schubert. La mélodie se fige, se perd. Il la cherche et module constamment comme dans une errance de l’esprit. Après 11 coups de cloche…, un point d’orgue silencieux, la partition indique Presto, ultime ruée, quasi désespérée. Le 11ème coup a sonné… il ne reste qu’une heure avant minuit, avant la fin… et il y a tant à faire encore. La dernière sonate de Schubert se termine dans la précipitation et l’agitation affirmative d’une volonté d’encore avancer, mais prise d’une panique existentielle que plus aucune sonate ne viendra apaiser ! Il est bientôt temps de dormir.

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Jean Hu transporte une nouvelle fois la salle. Resté près de deux heures en scène et fatigué, il a montré toutes les émotions, toutes les finesses du langage de Schubert. Il a bouleversé les mélomanes qui, comblés, remercient et acclament celui qui a su leur communiquer cette émotion inoubliable ! Bravo, Jean… et merci !