Res nulla

« Un rien m’habille, mais j’aime changer de rien ». Rassurez-vous, je ne suis pas dans une phase aigue de narcissisme. Il se fait que la lecture, dans un vieux livre, de ce slogan publicitaire des magasins Bon Marché, m’a amené, une fois de plus, à m’interroger sur la notion, certes assez paradoxale, du « rien » et du « vide ».

En effet, « Res nulla », chose nulle chez les romains, le rien signifie tout de même la notion de « quelque chose ». Lorsqu’un rien m’habille, c’est tout de même quelque chose, sinon, je serais nu ! Et si je change de « rien », c’est bien que c’était quelque chose… ! Et si on comprend que ce « rien » signifie « peu de chose », nous devons nous résoudre à admettre que le mot « rien » comporte plusieurs sens contradictoires. Étymologiquement le mot rien est issu du latin rem, accusatif du nom féminin res, la « chose ».  Quelle étrange évolution! Et de même, l’expression « trois fois rien » signifie elle aussi « peu de chose » même si les mathématiques nous ont enseigné depuis longtemps que trois fois zéro reste zéro.

Alors serait-ce là seulement un effet rhétorique, une manière imagée et spectaculaire de parler, de générer chez le lecteur ou l’auditeur cet étrange sensation qui nous fait passer du quelque chose au rien ? Et le rien, est-ce vraiment quelque chose ?

La question est épineuse et implique bon nombre de références qui dépassent le cadre de ce modeste billet. La notion de vide est très proche de celle du rien et les deux ont souvent été confondues car ce qui ne contient rien est vide, du moins le croit-on!

Mais déjà Aristote disait de manière spectaculaire : « Si le non-être est objet d’opinion, le non-être est ». Et d’ailleurs, dans les théories spirituelles de l’Inde antique, la seule chose qui existe vraiment dans l’Univers est le rien, le vide. D’où cette volonté de renoncement total qui permet à l’homme son élévation au niveau de ce rien, …l’Absolu. Ce rien unique, indivisible et permanent, « atome » au sens étymologique (insécable) ôte les notions qui nous sont si chères d’espace et de temps… un vide infini et éternel ! Mais « rien, c’est déjà beaucoup », pour reprendre la fameuse expression que les scientifiques d’aujourd’hui cautionneraient sans doute.

Car rien et absence sont relatifs. Le vide quantique, comme celui que certains supposent avoir précédé le Big Bang, semble n’être pas dépourvu de tout. Cet espace vide contiendrait de l’énergie. En effet, selon ces théories (trop complexes pour moi), même dans le calme apparent du vide, des particules virtuelles apparaissent spontanément, interagissent brièvement puis disparaissent. Ces infimes fluctuations contribuent à l’énergie du vide. Pour certains physiciens, ce sont ces fluctuations imprévisibles qui seraient à l’origine du Big Bang primordial… qui, autre paradoxe, ne serait dès lors plus primordial puisqu’autre chose « existait avant »… ! Et nous voici en présence d’un nouveau paradoxe semblable à celui de l’œuf et de la poule…

C’est la difficulté d’envisager la création du monde « ex nihilo » (hors de rien) qui engendre les notions traditionnelles et spirituelles de « Créateur ». Dans l’esprit des hommes, il faut bien que les choses soient « créées » à un moment donné !

Frederick Hart, Ex nihilo, marbre.jpg

Pour l’astrophysicien Michel Cassé (né en 1943), « le vide est l’essence originelle de tous les corps. Il crée la matière et les forces qui s’y exercent ». Pour d’autres, l’importance du vide et la densité de son énergie serait si élevée que l’univers devrait s’effondrer sur lui-même… !

Mais laissons là ces notions très complexes et revenons un instant à l’usage courant de ces mots. Dire « j’ai voyagé dans un autobus vide » est faux car si j’y étais, il était loin d’être vide. Pourtant, nous comprenons d’emblée le sens de cette phrase. C’est que nous confondons bien souvent deux notions, celle du vide et celle du néant. Le néant n’est pas le vide et réciproquement.

Le vide est l’absence de matière dans un espace défini. Le néant étant l’absence d’existence, la conception même d’espace devient obsolète.

 

Et, pour finir, d’abord cette phrase que chacun pourra méditer en constatant, une fois de plus que, malgré certaines nuances d’ordre philosophique, les extrêmes se rejoignent: « Il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout » (Blaise Pascal, Pensées sur la religion). Enfin le sourire et la finesse de ce poète des sons, Raymond Devos qui non content de synthétiser le propos sur le « rien », déploie avec une redoutable efficacité les principes mêmes du fonctionnement de nos sociétés. Écoutez-bien jusqu’au bout, la dernière partie semble décrire, avec plusieurs années d’avance, la situation que nous vivons en Belgique depuis trop longtemps… encore une question de « rien »…!