On a beaucoup insisté sur l’opinion désastreuse de Debussy à propos des compositeurs allemands, en particulier sur la musique de G. Mahler qu’il faisait mine de détester. Pas facile de voir clair lorsqu’une bonne part du monde artistique français auquel appartient le grand compositeur a tendance à vénérer Richard Wagner comme l’homme qui se situe à l’origine du symbolisme. Un « je t’aime moi non plus » qui m’a toujours fasciné.
En effet, les principaux phares du symbolisme appartiennent à des générations antérieures à celle de Debussy. Curieusement, l’archéologie du Symbolisme conduit tout droit à la figure de Wagner, pourtant considéré comme l’un des derniers Romantiques. Il est sans doute celui qui fait le mieux le lien, le pont entre le monde ancien et le nouveau. Qui est donc ce Wagner qui dès 1860 s’impose en théoricien en adressant au public français une Lettre sur la musique dans laquelle il défend la conception mystique de la musique, sa capacité à représenter le langage de l’âme et à révéler un autre monde ?
Se rendant à Paris en 1860, Richard Wagner veut préparer le public à une représentation de Tannhäuser. Il donne trois concerts qui attirent le monde musical parisien. Puis, grâce à quelques influents auprès de Napoléon III, on monte l’opéra en question qui crée un scandale inédit en France. Tout le monde croit que la « Musique de l’avenir », comme le compositeur allemand nomme son esthétique, est enterrée à tout jamais. Mais, paradoxe, cet échec cuisant suscite chez certains artistes français une sympathie pour Wagner. Charles Gounod, Théophile Gautier ou Charles Baudelaire ont vu le modernisme de l’œuvre et se défendent d’un tel scandale : « … en Allemagne, que dira-t-on de Paris ? Voilà une poignée de tapageurs qui nous déshonorent collectivement ! » (Baudelaire).
Ce point de départ d’une vénération de Wagner comme le représentant de l’origine du Symbolisme résulte du constat que désormais, poésie et musique se complètent l’une et l’autre pour dépasser leurs limites respectives. La fusion intime de ces deux moyens d’expression s’accomplit dans le drame musical : celui qui a pour sujet idéal le mythe considéré comme le poème primitif et anonyme du peuple. C’est que le drame wagnérien semble montrer les relations humaines hors des conventions et favoriser une vision archétypale, compréhensible par le fait qu’elle est éternelle. Puis, c’est l’idée de l’art total qui impressionne, qui bouleverse car elle cherche à montrer l’intégralité de l’âme humaine sans pourtant en nommer expressément toutes les composantes. Elle culmine dans une extraordinaire synthèse de l’être, ultime réconciliation des arts qui ne concourent plus, tous ensemble qu’à l’expression sublime.
Vingt-cinq ans s’écoulent et la première vague d’admirateurs culmine en 1885 avec la fondation de la Revue wagnérienne par Édouard Dujardin. Sommet de cette vague, Baudelaire qui écrit au musicien une lettre enflammée dans laquelle il déclare lui devoir « la plus grande jouissance musicale qu’il ait jamais éprouvée » et affirme reconnaître dans sa musique sa propre théorie des correspondances. Le chemin est fait et voilà comment l’on passe d’un Romantisme profond à l’ancêtre du Symbolisme. Car ce que Baudelaire annonce clairement, c’est l’intention symboliste de ne pas nommer les choses, de les suggérer et ainsi, d’atteindre à la sublime expression. C’est ce qu’il avait décelé dans les drames musicaux de l’Allemand.
Si on considère que le recueil des « Fleurs du mal » constitue le point de départ réel du Symbolisme français, on comprend bien ce que cette esthétique doit encore à Richard Wagner. La simple lecture à haute voix du superbe poème ci-dessous suffira à découvrir, ce que Mallarmé appellera bientôt la « musique des mots », cette manière qui suggère les émotions sans pourtant les décrire, ces sonorités qui habitent vraiment l’œuvre, ce souci de la couleur, de la structure aussi. Bref « La Musique » constitue bien une tentative poétique d’art total dont la volonté réside dans l’accumulation de l’ensemble des émotions humaines :
La Musique
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !
Les Fleurs du mal – Spleen et Idéal – Charles Baudelaire
Si la fin de siècle commence à récuser les théories de Wagner, l’admiration pour l’œuvre du compositeur ne faiblit pas. Mais il est de bon ton de bouder le drame allemand. Mallarmé cherche une alternative. Il la trouve dans le ballet (une discipline dans laquelle la France avait toujours excellé). Car alors que dans le drame wagnérien, théâtre et musique s’ajoutent l’un à l’autre pour augmenter les pouvoirs de la représentation, dans le ballet au contraire, la musique et la scène agissent l’une sur l’autre pour suggérer encore mieux. La danseuse, pour Mallarmé, n’imite pas, elle suggère. Elle s’adresse donc directement à notre âme sans passer par la réflexion. Elle est libérée du personnage, du verbe lui-même et n’est plus que suggestion. On sent, dans ce poème « Hommage» toute la critique sous-jacente de Mallarmé qui a désormais trouvé une nouvelle voie :
Le silence déjà funèbre d’une moire
Dispose de plus qu’un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.
Notre si vieil état triomphal du grimoire,
Hiéroglyphes dont s’exalte le millier
A propager de l’aile un frisson familier !
Enfouissez-le moi plutôt dans une armoire.
Du souriant fracas originel haï
Entre elles de clartés maîtresses a jailli
Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,
Trompettes tout haut d’or pâmé sur les vélins
Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
Mal tu par l’encre même en sanglots sibyllins.
Mallarmé affirme que nommer un objet, c’est supprimer les trois quart de la jouissance du poème qui consiste à le deviner peu à peu ; « le suggérer, voilà le rêve ! » (1891). Mystère et ineffable, ce sont ses maîtres mots que le poème ci-dessus rend à merveilles.
L’esthétique symboliste eut une influence importante sur le travail de Claude Debussy. Ses choix de textes et de thèmes proviennent presque uniquement du canon symboliste. Des compositions telles que ses arrangements de Cinq poèmes de Baudelaire, différentes mélodies sur des poèmes de Verlaine, l’opéra Pelléas et Mélisande, et son ébauche illustrant deux histoires d’Allan Poe, « Le Diable dans le beffroi » et « La Chute de la maison Usher », indiquent les goûts et les influences symbolistes de Debussy. Son œuvre célèbre, le Prélude à l’après-midi d’un faune, était d’ailleurs inspirée par un poème de Stéphane Mallarmé.