Poème…

Richard Strauss et Gustav Mahler ! Deux hommes de cette génération des derniers romantiques qu’on aurait aimé rencontrer ou, du moins, voir et entendre diriger. Deux hommes, surtout, qui changèrent l’histoire de la musique, tous deux chefs d’orchestre, inaugurant l’art moderne de la direction d’orchestre. Exigence, efficacité, autorité, précision, tels étaient leurs mots d’ordre. Pourtant, Mahler et Strauss, qui s’appréciaient beaucoup, avaient des personnalités bien différentes. Le premier était nerveux, toujours insatisfait, colérique et agité, l’autre était calme, exigeant, agréable et posé. Si Mahler s’est surtout occupé de diriger les opéras des autres en composant pendant ses périodes de vacances symphonies et lieder, Strauss a touché à tous les domaines, de la mélodie à l’opéra en passant par le concerto, la symphonie et le poème symphonique.

Strauss, Don Juan, Poème Symphonique, Lenau


Le poème symphonique, remontant, dans sa forme embryonnaire à la Symphonie Fantastique de Berlioz fut développé par Franz Liszt qui en fit une véritable institution. Le procédé, œuvre orchestrale inspirée d’un argument littéraire ou poétique préalable, fut souvent considéré par les supporters d’une musique pure, comme une altération de la grande symphonie. Edouard Hanslick, l’important critique viennois, refusait d’admettre la valeur d’œuvres à prétentions littéraires. Il opposait ainsi la musique pure, soi-disant représentée par Brahms, à la musique à programme défendue par Liszt, Wagner et tous ceux qui les admiraient. Lorsque le jeune Strauss découvre grâce à Alexander Ritter (1833-1896), un élève et ami de Liszt et neveu par alliance de Wagner qui révèlera au jeune Strauss la philosophie de Schopenhauer et l’art de Wagner,  le poème symphonique, il voit là un moyen bien original d’affirmer son propre langage musical. Ainsi Macbeth, Don Juan, Mort et Transfiguration, Ainsi parlait Zarathoustra, Till Eulenspiegel, Don Quichotte et Une vie de Héros allaient projeter le jeune homme au sommet de la musique symphonique de la fin du siècle.

Mais comme tout compositeur qui se respecte, Strauss considérait que la musique n’avait pas pour but de narrer un poème qui existait bien sans elle. Il fallait en exprimer l’essence, suggérer plus que peindre, méditer plus que raconter. Don Juan, l’une de ses premières œuvres du genre, en est l’illustration parfaite. C’est, du reste, ce poème symphonique qui sera au programme des conférences musicales à la Fnac de Liège demain et jeudi.

Strauss, Don Juan, Poème Symphonique, Lenau

Nikolaus Lenau


Inspiré par la pièce de théâtre inachevée de l’auteur romantique allemand Nikolaus Lenau (1802-1850), Don Juan (1844), le poème de Strauss dure un peu moins de vingt minutes. Le propos tant de l’écrivain que celui du compositeur est bien différent de celui de Mozart et Da Ponte. Et si le cadre de ce blog ne permet pas d’expliquer en long et en large l’histoire du mythe de Don Juan, il faut savoir que, à l’image de la pensée humaine, la représentation du séducteur éternel s’est modifiée avec les siècles. Le Don Juan de Tirso de Molina, au XVIIème siècle, celui de Molière, au début du siècle des Lumières, celui de Mozart, à la fin du XVIIIème siècle et celui de Lenau, en plein romantisme, pour n’en citer que quelques uns, sont très différents. La pièce de Lenau fait du (anti)héros un séducteur, certes, mais un homme en quête d’absolu, à la recherche de l’Éternel féminin, un être humain que l’insoluble question taraude au point de se suicider, comme semblent parfois le suggérer les philosophes du romantisme…