Wagner 2013

Alors que je mets à profit ces quelques jours moins chargés pour mettre au point quelques textes consacrés à Richard Wagner dont on fête cette année le bicentenaire de la naissance, je ne résiste pas à méditer une fois de plus sur ce qui me semble être un élément philosophique déterminant de la pensée du controversé compositeur, une réflexion sur le temps et, en conséquence sur l’être. Tirée de Parsifal, cette réplique pressent une vision du temps supérieure et séduisante et propose une vision spatiale de l’écriture orchestrale, un voyage hors du temps:

Gurnemanz :
Du bain déjà le roi revient ;
Le jour s’avance :
Moi-même au saint banquet je veux te conduire,
Si tu es pur
Attends du Graal breuvage et nourriture.

Parsifal :
Qui est le Graal ?

Gurnemanz :
Le dire est vain ;
Mais si c’est toi qu’il vient d’élire,
À tout jamais il va t’instruire.
Et vois !
Je crois avoir vu clair en toi.
Vers lui ne s’ouvre aucun sentier
Et nul ne peut trouver la route
Qu’il n’ait pas dirige lui-même.

Parsifal :
Je marche à peine
Et suis déjà bien loin.

Gurnemanz :
Tu vois, mon fils,
Ici, le temps devient espace.

R. Wagner, Parsifal, Acte I (1882)

Graal 2

Parsifal n’est peut-être pas aussi niais qu’on veut bien le dire généralement ! Le Graal nourrit de fait ses chevaliers. Cela leur permet non pas une jeunesse éternelle, mais une existence hors du temps.

Le grand enjeu de cet opéra particulier est, je crois, de parler du temps comme l’essence de la tragédie humaine. Un temps mortifère et irrécusable. Celui qui fait que l’homme naît, vit et meurt. C’est le lot du chaque créature vivante et, en même temps, une source d’inquiétude existentielle qui effleure chaque homme. C’est aussi la cause de la philosophie, des spiritualités et des religions. Se donner une explication de la tragédie consiste, en effet, à en rechercher la raison.

Sablier, le temps qui passe

Le Graal, mythique et légendaire, est source de connaissance infinie. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’abord, il offre à l’initié une position hors du temps (non temps). Cela revient à dire que, en l’absence d’assujettissement au temps, les chevaliers sont dégagés de la tragédie. Ils ne l’imaginent même plus. Ils existent dans un absolu idéal à la seule condition que le roi soit capable d’accomplir le service du Graal (simulacre d’office religieux).

Malheureusement, le roi lui-même a été corrompu par les valeurs terrestres purement liées au temps. Il a succombé, comme nous tous aux séductions du monde (c’est d’ailleurs la preuve qu’il est humain). La conséquence est simple et terrible à la fois. Le Graal n’est plus actif et le monde des chevaliers est entré dans le temps mortifère. Ils vieillissent ainsi que tout leur entourage. Aucun baume ne vient soulager le roi incapable de continuer sa « sainte » mission.

La faute à qui ? A ce terrible Klingsor qui a réussi à corrompre le roi ou, peut-être tout simplement, à la nature humaine dont le magicien est sans doute la face sombre ? Le principe de l’homme et son double, si cher aux romantiques à l’approche des progrès sur la psychologie et de la psychanalyse me semble évident. Le monde déstabilisé par la confusion entre amour charnel, sensualité, sexualité et Amour total comme point d’aboutissement de la compassion (au vrai sens du terme, « souffrir avec »). C’est, pour les philosophes et pour Wagner (avec aussi des relents christianisés du bouddhisme) la cause essentielle de notre malheur.

Parsifal réussira son pari (mais ce n’est pas un pari, c’est son destin !) s’il parvient à résister à cet amour « superficiel » engendré par les séduisantes filles fleurs et Kundry. Le symbole de sa victoire sera la récupération de la lance dérobée et l’effondrement du monde terrestre. Il lui suffira alors, au terme de ce voyage initiatique dans le monde, de se substituer au roi défaillant pour rétablir le culte du Graal, opérer de la sorte la Rédemption des « fautifs » et rétablir l’éternité par l’Amour-Compassion qui rejaillira sur les chevaliers leur rendant la connaissance suprême, le non temps, l’équilibre restauré.

La sublime musique qui illustre le propos philosophique issu de Schopenhauer vise à montrer d’une part le temps aboli par un espace orchestral inouï et, d’autre part, un temps mortifère, au deuxième acte, perpétuellement sujet aux cassures rythmiques et harmoniques, incertain et tragique.

Graal

Sous un propos puisant à toutes les sources des religions, des philosophies et des mythes, et développant de nombreuses incohérences et idées discutables, Wagner parvient à nous faire ressentir l’absence de temps dans l’art qui y est le plus lié, la musique. Pour cela, entre autres, Parsifal reste un monument exceptionnel de l’histoire de la musique et de la pensée humaine.