Mahler panthéiste (1)

« Quand on écrit une œuvre de cette dimension, une œuvre qui reflète la création toute entière, on est pour ainsi dire un instrument dont joue tout l’univers. [ …]

[…] Ma symphonie sera quelque chose que le monde n’a encore jamais entendu ! Toute la nature y trouve une voix pour narrer quelque chose de profondément mystérieux, quelque chose que l’on ne pressent peut-être qu’en rêve. » (Gustav Mahler à propos de la troisième symphonie)

C’est pourtant un accueil bien mitigé que reçut la Troisième Symphonie de Gustav Mahler lors de sa première exécution, partielle, sans le 1er mouvement, sous la direction Félix Weingartner à Berlin en mars 1897. En revanche, la première audition complète, dirigée par le compositeur lui-même le 9 juin 1902 à Krefeld, en Rhénanie, obtint un triomphe, en particulier en raison du sublime Adagio final qui déclencha l’enthousiasme des critiques.

 

 

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Mahler en 1902

Après avoir atteint le sentiment d’éternité et avoir mis dans la balance la probabilité d’un jugement dernier et d’une résurrection dans l’ultime mouvement de sa deuxième symphonie, Mahler, pour sa Troisième symphonie, conservant la nostalgie des commencements, compose une partition qui logiquement se place à l’échelle du cosmos et situe les divers états de la vie dans cet univers tout empli d’une éternité cyclique d’où le panthéisme n’est pas absent. Le final, un large mouvement lent de plus de vingt minutes, semble toucher à l’ultime fusion de l’homme et du cosmos par le truchement de l’amour. Nous y reviendrons.

Tellurique, cosmique, certes, cette œuvre l’est, à l’image de la quasi totalité de celles de Mahler. Mais comme souvent chez lui, le trivial côtoie le sublime, la musique populaire et le folklore occupent une place non négligeable. Le troisième mouvement est une reprise de « Ablösung im sommer » (Relève en été), une de ses mélodies de jeunesse où le coucou du printemps meurt pour laisser la place au rossignol de l’été. Par ailleurs, dans le quatrième mouvement, « O Mensch », la voix de l’alto a pour tâche de transmettre la parole prophétique de Nietzsche alors que dans le cinquième, on retrouve la veine populaire avec un extrait du « Knaben Wunderhorn » chanté par les chœurs de femmes et d’enfants et, à nouveau, le contralto, la simple et touchante poésie faisant suite au texte philosophique de Nietzsche.

En attendant, à 34 ans, l’homme qui se sent asphyxié par son activité comme directeur d’opéra à Hambourg, ne disposant que d’un temps trop compté pour composer, la seule activité qui compte réellement, veut en se mesurant à l’échelle universelle, démontrer sa pleine maturité de compositeur et sa maîtrise tout à fait accomplie du grand orchestre dans ce qu’il a de plus subtil, ses combinaisons de timbres. Avec la Troisième, le cadre symphonique gagne de nouveaux horizons, des perspectives jusque là inconnues.

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Steinbach-am-Attersee, Ermitage de G. Mahler.

Pendant l’été 1895, Mahler retrouve son ermitage au bord du lac de Steinbach-am-Attersee en Autriche, lieu de villégiature pour le quatrième été consécutif. La solitude recherchée, le désir de faire communion avec l’élément naturel, la contemplation de la nature lui inspire l’une des partitions les plus démesurées (je crois bien que la Troisième est la symphonie la plus longue de l’histoire avec une durée de près d’une heure quarante) et les plus attachantes. Car tout le parcours envisagé ici conduit à l’Amour, seule valeur permettant la fusion évoquée plus haut. Rien ne compte davantage, pour le travail de composition, que cette retraite au sein de la nature à la fois inspiratrice et objet de toutes les réflexions. L’œuvre comporte donc six mouvements dont voici les dénominations ainsi que les titres des programmes qui y sont associés :

1. Kräftig. Entschieden. (Avec force. Décidé.) Ce que me content les Rochers, devenant plus tard l’Éveil de Pan et le Cortège de Bacchus.
2. Tempo di Menuetto. Sehr mässig. (Tempo de Menuetto. Très modéré.) Ce que me content les Fleurs des prés.
3. Comodo. Scherzando. Ohne Hast. (Commode. Scherzando. Sans hâte.) Ce que me content les Animaux de la Forêt.
4. Sehr langsam. Misterioso. Durchaus ppp [Texte de Friedrich Nietzsche]. (Très lentement. Mystérieusement. Bien pianissimo.) Ce que me conte la Nuit (puis l’Homme).
5. Lustig im Tempo und keck im Ausdruck [Texte de « Des Knabenwunderhorn »]. (Dans un tempo amusant et une expression insolente.) Ce que me content les Cloches du Matin et les Anges.
6. Langsam. Ruhevoll. Empfunden. (Lent. Reposant. Plein de sensibilité.) Ce que me conte l’Amour.

L’œuvre est écrite pour un orchestre très important: 4 flûtes (+ 2 piccolos), 4 hautbois (+ 1 cor anglais), 3 clarinettes en Si bémol (+ 1 clarinette basse et 2 clarinettes en Mi bémol), 4 bassons (+ 1 contrebasson), 8 cors, 1 cor de postillon, 4 trompettes (fa et si bémol), 4 trombones, 1 tuba, 2 ensembles de 3 timbales, 2 glockenspiels, 1 tambourin, 1 tam-tam, 1 triangle, cloches, 1 cymbales suspendue, 1 caisse claire, 1 grosse caisse, 1 baguette (« pour frapper le bois de la grosse caisse »), 2 harpes, les cordes (« effectifs importants », précise Mahler), une voix d’alto, un chœur de femmes, un chœur d’enfants.

Conscient de l’immensité de la tâche à venir et de la nécessité de conduire les idées dans une progression logique, Mahler couche d’abord le déroulement d’un programme dont le titre est: « songe d’un Matin d’été ». C’est l’époque où il lit Nietzsche (le Gai savoir). Ses lectures lui donnent des pistes formulées dans de nouveaux titres: « l’arrivée de l’été » ou « l’éveil de Pan ». Finalement son premier mouvement, s’intitulera « le Cortège de Bacchus »: l’aspect dionysiaque de l’élément naturel le touche infiniment plus que la vision ordonnée d’une nature maîtrisée, à l’échelle humaine. L’univers mahlérien plonge dans le mystère et l’équilibre éternellement recommencé des forces en présence. Mahler compose à l’été 1895, son premier mouvement ou partie I, de loin le plus ample et long prélude symphonique jamais écrit (plus de trente minutes), poussant plus loin encore le gigantisme de la Deuxième Symphonie, déjà fortement décriée.

C’est que le point de vue des deux symphonies précédentes, est totalement différent. Mahler semble se placer ici au cœur même de la Création, au sein de la Nature. Et si cette immense fresque parle aussi de la résurrection, c’est de celle de la nature qu’il s’agit. La Troisième est peut-être, in fine, et malgré les nombreuses tribulations, la plus optimiste des œuvres de Mahler.

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Le monumental premier mouvement de la troisième symphonie, l’un des plus longs écrit de la main de Mahler (entre 30 et 35 minutes d’exécution) nous emporte immédiatement dans un univers tellurique, minéral, en rupture complète avec le quotidien de vie. Il s’agit d’une partition puissante, très ponctuée et très structurée si bien que sa longueur, presque de la durée d’une symphonie de Mozart à lui tout seul, tient à la fois d’une gigantesque introduction et d’une expression de force qui domine et contient le monde dans son intégralité. Le développement thématique à la fois descriptif et philosophique laisse place à une grande méditation sur le monde que l’auditeur doit adopter pendant l’écoute. Mahler souhaitait cette contemplation abstraite de l’univers. Ainsi il avait fini par enlever les titres prévus pour chaque mouvement. Ce mouvement était initialement intitulé « L’éveil de Pan »(introduction) « L’été fait son entrée ». Il est aussi parfois question de « ce que me content les rochers de la montagne ». Toujours est-il que la tragédie originelle est bien présente tout au long du mouvement.

 

 

 

 

Un appel solennel de huit cors introduit le mouvement : il est appuyé ensuite par des percussions en une série de piliers sonores vertigineux, pour s’atténuer ensuite dans les sonorités profondes des trombones et du tuba.

 

 

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Comme dans une volonté de poser les bases d’un univers minéral et austère, la matière sonore se construit progressivement, ponctuée et respirée, avec les notes caverneuses et granitiques des cuivres, stridentes de la trompette, aériennes et ventées des bois, cinglantes et martelantes des percussions. Un univers d’une sauvagerie primaire, un tableau des rochers alpins, les piliers d’une cathédrale vertigineuse, un climat des premiers jours de la Terre, une apparition du temps, tragique et implacable, voilà ce qu’évoque cette introduction spectaculaire. Le trombone introduit le thème principal. Le développement s’estompe progressivement dans un silence pesant.

 

 

Apparait alors avec des sonorités pures, riantes et aériennes (violon et bois), un second champ thématique, très doux, évoquant la vie, la douceur d’une journée de printemps, strictement à l’opposé des développements précédents. Mais cette « fenêtre » mélodique retourne très vite au silence et de nouveau la matière sonore construit l’univers minéral. Celui-ci est accompagné d’un profond solo de trombone, sans nervosité, comme une « force tranquille », austère et détachée. Le thème principal prend en puissance et éclate avec une hauteur vertigineuse (cymbale, gong), orageux avec la trompette, mystérieux et bourdonnant aux bois, le tout figé, immobile.

Le silence retombe. On retrouve alors la luminosité du second thème qui connait un vrai développement. Une marche s’installe, avec de nombreuses joutes musicales, des défilés, des airs de carnavals: « L’été fait son entrée » comme disait Mahler, ou encore « l’apparition et le développement de la vie », ou bien « une ascension d’alpinistes » voire « un défilé du premier mai » ( !) comme le voyait Richard Strauss, les interprétations sont nombreuses. La marche se connote progressivement d’une charge héroïque, puis elle aboutit à un climax d’une hauteur vertigineuse, lumineuse, céleste, comme une « conclusion des efforts », un « verdict final », avant de retomber avec fracas dans la sonorité austère de l’univers sonore minéral, en un véritable échec dont Mahler a le secret avec ses climax négatifs terribles.

 

 

S’ensuivent des développements mouvementés et troublés, marqués par une suite de « tentatives » de constructions sonores, de « luttes » de la vie, ponctués et aérés par des tableaux à très poétiques. La diversité des sonorités et la virtuosité de l’orchestration restent surprenantes. Peu après un trouble pesant, les huit cors réintroduisent le thème initial. Néanmoins sa force a décru, son essoufflement est latent et il semble s’éloigner dans un sublime et douloureux récitatif du trombone solo. Là, dans ce chant presque désespéré, le soliste chante cet extraordinaire gruppetto (ornement qui s’enroule sur lui-même) et qui sera la clé du dernier mouvement. Cet ornement (à 4’11 de la vidéo ci-dessous) est le symbole de l’amour. Utilisé par tous les compositeurs romantiques pour illustrer l’amour, il est la solution de la symphonie toute entière. Cet inoubliable solo, contient donc l’alpha et l’oméga du parcours mahlérien… bouleversant !

 

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La marche « de la vie » reprend alors définitivement le dessus, s’imposant avec plus de vigueur et de concision. Comme précédemment, elle se connote héroïquement mais arrivée au climax, le « verdict » devient positif et s’emballe dans une sorte de bacchanale décrivant une « explosion » de vie et de sonorités, clôturant le mouvement avec un crescendo (trop ?) vif et cinglant.

J’évoquais plus haut cette « Tragédie originelle » qui occupe tellement l’homme et l’incite à tant de méditations. Il s’agit au-delà de toutes les images suscitées par le gigantesque mouvement, d’une des notions parfaitement intégrée au romantisme, celle de l’aspect mortifère du temps. Le temps, je l’ai souvent signalé est symbole de la finitude de l’homme… et la cause de ses souffrances. C’est pour conjurer la dimension mortifère du temps que l’homme cherche souvent à tourner ses pensées vers les religions et les spiritualités. Mahler veut nous montrer que le temps, même avec la dimension cosmique de cet énorme mouvement, est intégré à l’univers. Depuis le premier son et jusqu’à la fin, en passant par les nombreux épisodes joyeux ou ironiques, le temps file qu’on le veuille ou non. Il est donc le premier sujet de la symphonie car le préalable à tout le parcours qui va suivre.

Pour Mahler, comme pour nombre d’êtres humains, la seule libération face au temps survient avec la mort… mais aussi, et c’est une forme de rédemption, par l’amour, cet amour tellement chanté par les hommes romantiques, cet amour dont Wagner a fait l’objet de sa quête existentielle et qui trouve sa meilleure expression dans Parsifal que Mahler admirait profondément. Comment ne pas en entendre l’écho de la quête du graal comme nous évoquerons cette notion de temps devenant espace, libération ultime de l’homme par l’amour, lorsque nous aborderons l’Adagio final. Le parcours est certes encore long avant cela, mais le voyage en vaut la chandelle… sans doute !

À suivre…