Œuvre célébrissime, Il Trovatore ne quitte pas les scènes du monde entier depuis 1853, date de sa composition et de sa création. Le nombre de ses grands airs de bravoure a contribué à la gloire de Verdi et il faut bien avouer que la séduction que l’œuvre exerce sur le public n’a d’égale que la beauté de ses mélodies.
Mais justement, ce qui est, semble-t-il, un avantage se retourne contre l’œuvre au sein des musicologues et de certains musiciens. On reproche au Trouvère un manque d’unité, une invraisemblance de l’intrigue et une trop grande complexité de l’action. Et il est de plus en plus de bon ton de snober ou de bouder l’opéra que l’on considère alors comme un recueil de mélodies à succès et non pas comme une terrible tragédie. Tout cela est évidemment absolument faux et il aurait été incompréhensible que verdi se soit compromis dans une aventure où seules les belles mélodies auraient garanti le succès.
Car si le public, lui, n’a jamais démenti son amour pour Il Trovatore, c’est qu’il y trouve son compte, tant en matière de mélodies tellement populaires qu’elles sont tombées dans l’inconscient collectif que par la virtuosité et la beauté déployée des chants que par, encore, une trame dramatique très forte. Et, in fine, il se pourrait bien que Il Trovatore soit un opéra charnière du romantisme musical, reliant les tendances bel cantistes de la première moitié du XIXème siècle avec les tendances de plus en plus véristes de la seconde partie de ce même siècle. Il n’est donc pas inutile de reprendre, par le début et dans un état d’esprit dégagé des critiques acerbes, les éléments d’un drame qui rassemble tous les archétypes de l’humanité en l’espace d’un peu plus de deux heures.
Il Trovatore figue au cœur de ce que l’on a nommé la Trilogie populaire de Verdi. Trois opéras composés entre 1851 et 1853 sur des sujets très différents les uns des autres. Rigoletto (1851-1853), d’après Victor Hugo et La Traviata (1853) d’après Alexandre Dumas fils en constituent les deux volets extérieurs. Quant au Trouvère, il est écrit d’après une pièce d’Antonio Garcia Gutierrez, El trovador, datant de 1836.
Antonio Garcia Gutierrez en 1836 à l’époque de El Trovador
Le livret est de Salvatore Cammarano qui meurt durant sa rédaction. La genèse de l’œuvre est difficile. La censure, l’académisme puis la mort du librettiste, le décès de la mère de Verdi en 1851 et une situation financière désastreuse compliquée d’un état de santé précaire se conjuguent pour provoquer un « accouchement dans la douleur ». Toujours est-il que la création a lieu en juin 1853 au Théâtre Apollon de Rome avec le plus grand succès, le public célébrant Verdi le soir même comme le plus grand compositeur que l’Italie ait jamais porté.
L’œuvre est très complexe et pour un résumé de son livret, je vous invite à suivre ce lien : Argument
Dans un tel contexte, comment encore croire qu’il s’agit là, d’après les critiques, de l’opéra le plus conventionnel du grand compositeur ? Quatre actes titrés:
1. Le Duel
2. La Gitane
3. Le Fils de la Gitane
4. Le Supplice
… et plusieurs personnages dont la personnalité et le chant doivent encore beaucoup au bel canto de Bellini et de Donizetti. Le personnage de Leonora, par exemple constitue le prototype parfait de l’héroïne romantique. Toutes ses paroles, déterminées à l’amour exclusif de son trouvère d’amant, témoigne de sa sincérité sentimentale et de son dévouement, corps et âme, à son héros.
Ces femmes, à la fois déterminées et amoureuses, sont l’essence même des drames de la première moitié du XIXème siècle. Elles adoptent un chant très ouvragé, fait des diverses coloratures, des ornements en tous genres, des cabalettes de bravoure, bref, d’un langage lui aussi « ancien ». Qu’on écoute le sublime « Tacea la notte », l’arioso suivi de l’air exceptionnel « Di tale amor » au premier acte ou le fameux « D’amor sull ali rosee » au quatrième acte pour s’en convaincre. Décidément, ce chant est celui d’un premier romantisme certes sublime mais déjà désuet en 1853. Verdi qui savait cela mieux qui quiconque utilise donc le personnage de Leonora comme un ancrage dans la tradition bel cantiste.
A suivre demain…



Je comprends parfaitement votre sentiment.
Mais attention, la réussite d’un opéra dépend aussi, et peut-être surtout, de la manière dont il est mis en scène, chanté, joué par l’orchestre et vraiment mis en musique par le chef d’orchestre. Le meilleur des opéras peut vite devenir la pire des choses si l’interprétation est défaillante, ennuyeuse ou sans à propos. C’est d’autant plus vrai qu’un opéra est long et que le temps semble ne plus avancer entre les airs qui s’enchaînent… à l’infini. Un critique anglais en visite à Bayreuth disait à propos d’un opéra de Wagner: « Le spectacle commence à 18H. Quatre heures plus tard, il est 18H15…! »
C’est pourquoi je ne suis pas sûr que ce soit la musique et son livret qu’il faille mettre en cause. Pour bien apprécier un opéra aussi complexe dans son argument que Il Trovatore, il vaut mieux savoir précisément ce qui s’y passe. Car l’unité de l’œuvre vient, non pas de l’histoire invraisemblable qu’elle raconte, mais des valeurs morales et psychologiques, j’ai envie de dire archétypale, qu’elle développe. Or, à partir du moment où on ne saisit pas tous ces tenants et aboutissements, les grands airs de bravoure sont bien éloignés les uns des autres et le temps qui s’écoule dans l’intervalle semble bien long.
C’est bien pour cela que je mets un point d’honneur, dans mes conférences et mes textes à tenter de sensibiliser l’auditeur/lecteur au contenu psychologique et historique en le reliant aux procédés purement musicaux.
Dans ces conditions, il faudrait peut-être profiter de l’occasion pour aller ré-écouter l’œuvre après toutes les informations recueillies. Je crois que vous pourriez revoir votre jugement sur le caractère extériorisé et la soit-disant simplicité comme gage d’une émotion.
Bien cordialement.
il me semble que le caractère très extérriorisé de la musique de Verdi (ou est-ce que je me trompe?) touche seulement si l’intrigue est simple et les sentiments immédiatement partageables. J’ai été amenée à voir Il Trovatore il y a des années aux halles de Coronmeuse sans surtitrage, bon, dans de mauvaises cnditions, je me suis rarement autant ennuyée