Viennoiseries

« L’esprit de la musique ne souffle pas n’importe où. Il lui faut des conditions géographiques particulières, un environnement favorable, une certaine opulence et le panache de l’Histoire. Or, si jamais il a existé au monde un site prédestiné, c’est bien celui de Vienne ». Henry-Louis de La Grange, Vienne, une histoire musicale, Fayard, 1995.

Le jour de l’an reste le jour du grand concert à Vienne. Rien à faire, impossible d’y échapper… et c’est tant mieux! Depuis toujours, les mêmes images, les mêmes sonorités, le même public… On a parfois l’impression que le public reste le même d’année en année! Depuis toujours le meilleur orchestre du monde qui, dans une magistrale démonstration musicale, nous prouve encore et encore ses extraordinaires affinités avec la musique des Strauss, toutes dynasties confondues, de Hellmesberger, de Lanner et des grands noms de la valse, la marche ou la polka.


Et pourtant, la 72ème édition du Concert de Nouvel an dans la prestigieuse salle dorée du Musilverein de Vienne nous a réservé quelques innovations. Pas de révolution, bien sûr, mais quelques regard au-delà de Vienne comme cet hommage au Danemark qui prend la présidence européenne en interprétant le rare Galop de la locomotive à vapeur de Copenhague du compositeur danois Hans Christian Lumbye (1810-1874), surnommé «le Strauss du Nord» et ce clin d’œil au futurs Jeux olympiques de Londres avec l’Albion Polka, de Johann Strauss fils, créée en 1851 à Vienne en hommage au mari de la Reine Victoria, le prince Albert de Saxe-Coburg-Gotha (famille que les belges connaissent bien puisque leur famille royale en découle).

Le maître de cérémonie, Mariss Jansons, qui officiait pour la deuxième fois lors du fameux concert n’est pas un novice à la tête de la phalange viennoise puisqu’il la dirige régulièrement depuis 1992. On sent d’ailleurs une véritable connivence entre les musiciens et le chef, on est séduit par la perfection de l’orchestre, la souplesse de la direction et cette manière unique de sentir le phrasé avec juste ce qu’il faut de « rubato » pour rendre cette musique vivante et pétillante. Le public ne s’y est pas trompé en réservant au chef et à l’orchestre de longues minutes d’ovation amplement méritée.

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Mariss Jansons à la tête du Wiener Philharmoniker pendant le concert du Nouvel An 2012, photo Lisi Niesner, Agence Reuters

Mais ce qui me frappe toujours dans la valse viennoise, c’est l’extraordinaire qualité de sa musique. Les compositions des Strauss sont d’une force vraiment exceptionnelle tant dans leur perfection structurelle que dans leurs miroitement de timbres, l’usage parfois plus audacieux qu’on le croit de l’harmonie et la richesse mélodique inépuisable. On réduit trop souvent cette musique à un simple ameublement des divertissements et des bals. Il faut dire que les viennois et la musique, c’est une histoire d’amour fascinante.

 

En effet, entre 1750 et 1950, soit pendant deux siècles, une part importante de l’évolution de la musique s’est opérée à partir de Vienne. Je ne dis certainement pas que la musique de cette époque n’est que viennoise. Ce serait un contresens historique grave. Il faut cependant avouer que la ville est devenue un centre musical exceptionnel où s’est retrouvée une lignée de compositeurs indissociables de l’évolution de la musique. Pensons seulement aux plus connus et énumérons les ; Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, La dynastie Strauss, Schumann, Brahms, Bruckner, Mahler, Zemlinsky, R. Strauss, Schoenberg, Berg, Webern. Impressionnant, non ?

Si d’autres villes ont connu une effervescence musicale importante (Paris, Londres, Prague, Saint-Pétersbourg, …) à l’époque romantique, peu cependant ont pu rivaliser avec Vienne. Il faut dire que l’activité artistique (car la musique n’est pas à isoler des autres arts) y a toujours été encouragée par une société aristocrate et diplomatique importante. Au centre de l’Europe, c’est un carrefour essentiel pour les échanges de toutes sortes. Ce n’est pas un hasard si la ville a été convoitée tant par les forces ottomanes que par Napoléon et, de même, si le Congrès de 1815 visant à redéfinir l’Europe s’y est installé. De là, une multitude d’influences, une richesse culturelle inouïe, … et un besoin pour les artistes d’y tenter leur chance. Tous les compositeurs cités ci-dessus ne sont pas viennois de naissance, loin s’en faut. Peu le sont, mais cela prouve le besoin de s’y rendre, d’y chercher le succès. Tel Mozart qui quitte Salzbourg en espérant percer dans l’opéra à Vienne, tel Beethoven qui monte à Vienne où l’espoir de succès est plus grand que dans son Allemagne natale et que dire de Brahms ou de Bruckner, de Mahler, de Schoenberg, Berg ou Webern et de tant d’autres?

 

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Vienne, Musikverein

 

Qui évoque l’aristocratie et les richesses opulentes ne peut s’empêcher d’évoquer les salons, les bals, les réceptions, mais aussi le mécénat artistique. A une époque où les artistes tentent de s’affranchir de leurs obligations face à un employeur, ils pensent que la clientèle viennoise leur permettra plus de liberté, plus d’aisance et plus d’art. Certains se sont fourvoyés dans cette optique, d’autres se sont habitués à des manières différentes. Beaucoup ont aimé Vienne, certains l’ont détestée, mais personne n’y est resté indifférent.

La diversité des manifestations artistiques, entre la valse et l’opéra en passant par la symphonie, la musique de chambre et l’opérette viennoise est telle que chaque caractère peut y trouver son bonheur. C’est du moins ce que l’on croit. Dans une telle émulation, les places sont chères, les élus sont adulés puis méprisés. Le destin de Gustav Mahler est significatif sur ce point.

Mais Vienne au XIXème siècle, c’est surtout une avant-garde culturelle en opposition avec les conventions et les belles manières. Quand Bruckner « débarque » de sa campagne, il vient dans les salons sans la politesse et l’hypocrisie ambiante, il choque par sa rusticité physique et propose une musique que Vienne ne comprend pas. C’est la Vienne d’Édouard Hanslick, ce critique musical de grande autorité qui a le pouvoir de décréter ce qui est bon et mauvais en art. Il cultive, dans son idéologie douteuse, une forme d’intolérance typique dont de nombreux artistes feront les frais.

Pourtant, une frange de la population, moins sclérosée sans doute, s’ouvre à la psychanalyse de Freud, s’interroge sur le bien fondé des us et coutumes, découvre que sous la façade bien polie des salons et des belles tenues, se cache un malaise, une vision anachronique du monde. Bientôt, les artistes, les scientifiques et les philosophes montrent, à ceux qui veulent bien le voir, les souffrances intérieures de l’homme (la valse, chez Mahler, joue ce rôle ambigu de représenter à la fois le brillant des salons et l’aveuglement de la société face au tragique de l’homme). Mais Vienne reste Vienne. Paradoxale entre toutes, elle entretient ce qu’elle voudrait ne plus supporter. Elle est à la fois l’avant-garde la plus audacieuse et l’académisme le plus conservateur (et comment encore ne pas remarquer, aujourd’hui encore certains aspects désuets de ce traditionnel concert de nouvel an   comme son protocole parfaitement inéluctable et tellement anachroniques). Oui, décidément, Vienne ne cesse de nous surprendre, c’est aussi cela qu’on aime!