Art et Symbole

Au moment où de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer la disparition complète de tous les symboles religieux dans les lieux fréquentés par tous, je me demande sincèrement si on n’est pas en train de donner le coup de grâce à ce passé dont nous sommes le résultat. Que nous soyons respectueux de l’esprit et de la pensée de chacun, c’est pour moi une évidence et chaque « civilisation » se vaut, j’en suis convaincu. Mais de là à renoncer à une identité « pour ne pas choquer l’autre », c’est un pas qui me semble dangereux tant pour nous que pour l’autre..

Je ne suis pas croyant. Pourtant, je revendique le fait que ce que je suis est non seulement le résultat d’une longue histoire, mais aussi de l’évolution de la pensée des hommes qui ont vécu avant moi et qui, d’une manière ou d’une autre, ont réfléchi à l’être, à son passage ici-bas et à son devenir. Ainsi, si nous voulons comprendre ce que nous sommes, il nous faut maintenir les moyens de le faire et préserver les outils qui le permettent. Supprimer toute allusion à la religion chrétienne, c’est priver l’être de la compréhension de son passé. Je ne plaide pas pour les cours de religion, mais pour une éducation aux religions, seule manière de développer la tolérance et de permettre à chacun d’envisager sa culture. Comprenez-moi bien, la culture ne se résume évidemment pas à l’Histoire de la religion et à ses modes de fonctionnements pratiques et symboliques, bien d’autres aspects doivent aussi être envisagés, mais elle est incontournable pour l’étude du passé. Ne pas en saisir les principes, c’est s’exposer à interpréter de travers une bonne part de notre passé… avec toutes les conséquences idéologiques que cela peut avoir sur l’homme d’aujourd’hui. Faire disparaître ces symboles, c’est un total contresens qui contribue à rendre l’homme ignare et, plus grave encore, étranger à sa culture. Bref, un nivellement par le bas qui, dans une large mesure, a déjà commencé, hélas!

 

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Qui, par exemple, est capable, ex abrupto, de comprendre la multitude de symboles que l’Agneau mystique des frères Van Eyck contient…? Cette immense toile rassemble avec une force exceptionnelle une bonne part des bases de notre pensée. Nous devons donc tenter d’en comprendre le sens.


Je bavardais récemment, par exemple, avec un ami qui me confiait son exaspération de voir dans les musées une quantité statistiquement importante d’œuvres religieuses. Eloigné depuis bien longtemps de son éducation chrétienne, il a pris en grippe la symbolique et la fonction religieuse de l’art qu’il considère comme uniquement culpabilisatrice et oppressante, sans intérêt pour notre monde actuel. Il faut bien avouer que nos sociétés ont pris une distance plus que certaine face à l’Eglise et à ses propos trop souvent d’un autre temps, mais c’est là un autre débat. Alors, faut-il pour la cause rejeter et exclure l’histoire et l’art de notre civilisation des programmes scolaires (c’est déjà largement le cas) et des lieux publics sous prétexte d’un décalage moral actuel entre l’homme et les représentants de la l’Église ? Faut-il brûler les musées et détruire les églises ? La réponse est, me semble-t-il, à rechercher dans la symbolique première des arts.

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M. Grünewald, Retable d’Issenheim, 1516

Je le redis, on n’y changera rien. L’art occidental a été religieux pendant la part majeure de son histoire et qu’on soit d’accord ou non avec le sens des représentations artistiques, elles sont les jalons de notre pensée. Sans elles, nous ne serions certainement pas capables de penser notre passé et nous n’aurions pas derrière nous les témoins de notre évolution. En bref, nous n’aurions pas notre culture.

Car tout est question de symbole. Et l’histoire du symbolisme montre que tout peut recevoir une signification symbolique : les objets naturels (comme les pierres, les plantes, les animaux, les hommes, les montagnes et les vallées, le soleil et la lune, le vent, l’eau, le feu, …) ou les objets fabriqués par l’homme (maisons, bateaux, voitures, …) ou même les formes abstraites comme les chiffres, le triangle, le carré, le cercle, … En fait, tout l’univers est un symbole en puissance.

L’homme, par sa tendance naturelle et universelle à créer des symboles, transforme inconsciemment les objets ou les formes et, ce faisant, leur donne une importance psychologique importante. Il leur confère, dans l’art de la transformation, une expression religieuse (car la religion est l’une des manifestations philosophiques premières de l’homme) ou/et artistique. On voit d’emblée le rapport entre l’art et le sacré. Donc, l’histoire des religions et de l’art est étroitement liée et remonte à la préhistoire. Ils sont le témoignage légué par nos ancêtres, des symboles qui ont eu un sens pour eux et les ont émus.

Le sujet est très vaste et pourrait être développé tout au long de nombreuses pages. Mais limitons-nous aujourd’hui à un seul exemple. Nous savons que les pierres non taillées avaient une signification hautement symbolique pour les sociétés anciennes (et d’ailleurs pour bon nombre de sociétés actuelles). Les pierres non dégrossies, telles que les produit la nature, étaient souvent considérées comme abritant des esprits ou des dieux. En conséquence, leur utilisation comme pierres tombales ou objets de vénération religieuse était très fréquente. Cela montre que les rites religieux marquent l’avènement de spiritualités, donc d’un travail de réflexion existentiel de la pensée humaine. On peut même considérer que l’emploi de ces pierres est le point de départ de l’art sculptural comme première tentative pour investir la pierre d’un pouvoir d’expression supérieur à celui que lui donnait la nature ou le hasard seuls. Le fait de déplacer la pierre, de l’oindre d’huiles ou de signes précis relève de la démarche artistique dans un but rituel (ce qui doit émouvoir doit être unique et posséder des critères « esthétiques »).


Menhirs en Corse

Menhirs en Corse

Max Ernst, Stèle

Max Ernst, Sculpture.

Le fameux récit biblique du rêve de Jacob est la métaphore d’un exemple typique de ces premières démarches imaginant que la pierre était habitée de l’esprit d’un dieu et donc que la pierre se transformait en symbole :

« Jacob partit pour Caran. Et il se rencontra en un certain lieu où il passa la nuit parce que le soleil était couché. Il prit une des pierres du lieu, en fit son chevet, et il s’endormit en cette même place. Il eut un songe : voilà qu’une échelle était plantée en terre et que son sommet atteignait le ciel et des anges de Dieu y montaient et descendaient. Voilà que Yahvé se tenait devant lui et dit : je suis Yahvé, le Dieu d’Abraham, ton ancêtre et le Dieu d’Isaac ; je te donne à toi et à ta postérité la terre sur laquelle tu dors. … Et quand Jacob fut réveillé de son sommeil, il dit : En vérité, Yahvé est en ce lieu-ci, et je n’en savais rien. Il eut peur et dit : Que ce lieu est vénérable. C’est ici la maison de Dieu et la porte du ciel ! Et Jacob se leva de bon matin, et prit la pierre dont il avait fait son chevet et la dressa comme une stèle et il versa de l’huile sur le sommet de cette pierre. Et il appela ce lieu Béthel » Genèse, 28, 10-19.

 

Echelle de Jacob, Manuscrit français (vers 1520)

L’Échelle de Jacob, Manuscrit royal français, vers 1520

La pierre, comme partie intégrante de la révélation de Jacob, est désormais une sorte de médiateur entre l’homme et sa divinité. De là à sculpter la pierre, à l’entourer d’un temple comme sanctuaire, de l’orner de mille parures peintes et d’y consacrer un répertoire de prières et de chants, il n’y a qu’un pas qui prendra, certes, de nombreux siècles, mais qui découlent d’une même optique (pensez à l’art de l’icône qui « anime » le personnage représenté de sa présence spirituelle). La pierre, et tout ce qui en découle, se présente donc à nous comme un symbole relevant d’un archétype premier de l’humanité (car n’est-ce pas là des procédés communs à toutes les civilisations du monde ?).

Chagall, Marc, Echelle de Jacob,

Marc Chagall, l’Échelle de Jacob

Il n’est donc pas surprenant que l’art ait d’abord une fonction spirituelle et rituelle qui mette en valeur les croyances religieuses. Il n’est donc pas utile de s’offusquer du fait que l’art soit rempli de ces représentations fondamentales et de leurs dérivés. Que la crucifixion soit un leitmotiv de l’art occidental est alors une évidence que nul ne peut contester. Même si, aujourd’hui, nos idées sur la spiritualité ont évolué vers plus de liberté face aux carcans culpabilisateurs de la religion, il est indéniable que les chefs d’œuvres religieux soient les témoignages géniaux de ce que nous avons été. Il faut les regarder en face avec sérénité pour en mesurer toute leur valeur… mais nous ne sommes jamais obligés d’en partager le message.