Le Chant intérieur…

« Les premières mesures se déploient avec la puissance narrative d’un maître de l’improvisation. Un voyage a commencé, mais il semble que la composition se fasse à l’instant même. Les cordes aux tonalités basses nous ramènent au 18ème siècle. L’univers sonore est joyeux. Il y a de la découverte dans l’air¹ »… et j’ajoute, énormément d’émotion lorsque Leonor Swyngedouw monte sur la scène et ouvre avec le Prélude de la première suite pour violoncelle seul en sol majeur BWV 1007 de J.S. Bach, la nouvelle saison des Concerts de l’U3A.

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Toutes les photos sont de Jean Cadet.

La salle est pleine à craquer, déjà ma joie et ma gratitude vont à ce public, fidèle, bienveillant et attentif mais aussi à nos musiciens du jour dont je sais qu’ils portent une formidable passion pour la musique et une extraordinaire volonté de la partager. Les quelques photos qui illustrent ce billet en témoignent grandement et ne laissent pas indifférent. Certes, un billet n’est pas la musique et le mots restent faibles pour transcrire avec justesse le ressenti collectif et individuel, mais tant pis, je prends le risque et tente quelques paragraphes pour exprimer mon enthousiasme. Après tout, l’objectivité pure n’existe pas et un blog, c’est aussi un journal des humeurs de son auteur…

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La carte blanche que j’avais donnée à Leonor et à son partenaire du jour, le brillant pianiste Ludovic Marec, avait pour but non seulement de laisser jouer aux musiciens ce qu’ils avaient envie de nous offrir, mais aussi (et peut-être surtout) de tester leur capacité à créer un programme cohérent et structuré. Il n’est jamais facile de construire le déroulé idéal d’un récital. Il est pourtant fondamental de réaliser l’exercice et de triompher de trop de longueurs, de choix incohérents et de diversités incompatibles. Je dois dire que les œuvres écoutées mercredi soir comportaient une belle filiation et un subtil fil conducteur que je me réjouissais de trouver.

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Le Prélude de Bach et seulement lui, sans la suite qu’il annonce, pouvait sembler étrange et se souvenir de ces concerts d’étudiants et auditions de classes où l’on laisse se côtoyer, pêle-mêle, les compositions les plus diverses. Ici, il n’en était rien. Bach se présentait comme une ouverture… un peu, même comme un préalable. Tous les compositeurs qui allaient figurer au programme se réfèrent, d’une manière ou d’une autre au Cantor de Leipzig qui est le « père » du violoncelle et la « bible » des violoncellistes… l’occasion également de laisser transparaître le chant intérieur de notre musicienne et de son nouvel instrument, un merveilleux Lorenzo Ventapane (1790-1840) des années 1830, prêté par l’école supérieure de musique à Hanovre qui vient de l’accepter parmi ses étudiants talentueux.

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Ondoyant, comme l’eau de la rivière, après tout, c’est bien le sens du mot Bach en allemand, le Prélude distille ses arpèges qui, s’ils sont joués avec souplesse et justesse, laissent transparaître, comme une eau claire, un chant qui émerge du mouvement d’aller-retour de l’archet et des doigts et qui, par transparence, révèle le chant intérieur, celui que chante le musicien, celui qu’il porte à nos oreilles par l’instrument. Dans tous ses morceaux en arpèges, Bach nous laisse découvrir cette voix secrète et fondamentale, le chant intérieur.

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L’auteur canadien Éric Siblin², après avoir évoqué le voyage qui débute et constaté l’esprit joyeux du prélude annonce qu’il y a de la découverte dans l’air… celle d’un monde d’émotions et d’idées créées avec les matériaux les plus simples, non pas la technique, non pas l’instrument ni l’archet, mais le chant intérieur que Leonor possède à un très haut niveau de justesse. Dès les premiers sons, elle chante cette musique qui lui ressemble, essentielle, celle qui contient l’alpha et l’oméga de la musique et qui génère un monde intime tout en révélant la joie. Ça commence bien ! Je crois percevoir dans son jeu un gigantesque progrès  et une évolution de sa technique depuis la dernière fois où je l’avais écoutée. Toute sa pensée en est métamorphosée.

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Ludovic Marec la rejoint pour entamer les Phantasiestücke op.73 de Robert Schumann. Écrites à l’origine pour clarinette et piano, ces trois brèves pièces ont été transcrites en de nombreuses formules sonores (hautbois, violon et violoncelle). Si beaucoup considèrent que seule la version pour clarinette rend justice à cette musique, force est de constater que l’arrangement pour violoncelle est remarquable. Non seulement, ces pièces, toutes de forme Lied, se prêtent magnifiquement au chant intérieur évoqué plus haut et, en s’accélérant progressivement, font passer la musique à travers les émotions les plus diverses. Les pièces constituent un ensemble cohérent et ne doivent supporter aucun silence entre elles. L’accélération se présente donc comme une dramatisation progressive et une accumulation des diverses techniques de jeu… et de chant.

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Tendre et avec expression, la première pièce use de la tonalité triste de la mineur, propice à la Sehnsucht schumanienne, et chante une espèce d’élégie bouleversante qui s’échange entre les partenaires. Le chant de Leonor trouve un écho parfait dans celui de Ludovic. Puis, nous passons en la majeur où le mouvement vif et léger de la deuxième pièce, tout en gardant l’équilibre des protagonistes, offre un moment joyeux et même une section centrale quasi pastorale en fa majeur où, une fois encore les gammes et arpèges s’échangent. La dernière pièce, comme une accumulation des deux autres, achève ces pièces de fantaisie avec brio et légèreté… un moment rare chez Schumann !

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Une chose est sûre, le violoncelle ancien de Leonor Swyngedouw est un atout majeur pour l’éclosion de son talent, mais le meilleur outil ne peut servir que quelqu’un qui sait s’en servir. S’il a déjà servi à adoucir sa sonorité, à faire chanter son âme, c’est que la musicienne évolue et qu’elle parvient à tirer des sons chauds magnifiques qui conviennent aussi à Brahms. Mais avant Ludovic Marec allait subjuguer la salle avec l’une des célèbres et redoutables Méphisto-Valse de Franz Liszt. On connaît la fascination existentielle du compositeur pour le mythe de Faust qu’il interroge sa vie durant, même lorsqu’il ne le traite pas directement.

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Les Méphisto-Valses ne sont pas écrites d’après le Faust de Goethe, mais d’après celui de Nikolaus Lenau (1802-1850). D’allure discrète, Ludovic cache un tempérament bien trempé et surtout une capacité à faire de la musique sublime avec une virtuosité jamais ostentatoire. Tout est dans la finesse. Très concentré, il tire la substance de la musique avec une aisance déconcertante et nous emmène avec lui dans les tourbillons lisztiens. Remarquable… pour un jeune pianiste tout jeune encore, puisqu’il est né en 1994. Les mélomanes apprécient et font un triomphe au talent.

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Le clou de la grande première Sonate de Brahms pour violoncelle et piano en mi mineur op. 38. Entreprise en 1862, l’œuvre convient parfaitement à l’esprit brahmsien. Ses sonorités amples et chaleureuses, ses tempi médians, toujours dans un esprit automnal, répondent superbement à la mélancolie de cet homme massif, certes, mais bouleversant. Brahms m’a toujours fait l’effet d’un homme d’une immense tendresse habillée d’une grandeur parfois austère… et même sévère. Il faut écouter le deuxième mouvement de cette sonate pour comprendre comment cet homme qui affirmait qu’il n’avait jamais ri, souriait avec la tendresse d’un menuet… superbe. Nos musiciens l’ont bien compris et ont habité littéralement cette musique exigeant une grande maturité.

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Et justement, s’il fallait mettre un minuscule bémol à la prestation, ce serait sous la forme d’un encouragement. Comprendre Brahms, c’est vivre la vie des Hommes et la comprendre dans ce qu’elle peut revêtir de tragique, même sous l’apparence d’un sourire… en un mot la fameuse Condition humaine ! Si le mot « Sehnsucht » que j’ai utilisé pour Schumann plus haut convient encore mieux à Johannès Brahms, c’est aussi parce qu’il a su recevoir de Schumann, son maître, l’esprit du romantisme de la génération 1810 et la porter au sommet de son émotion par sa vie solitaire…

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Nul doute que cette maturité que demande le maître de Hambourg habitera bientôt notre duo qui la pressent déjà et offre, pour l’instant, une vision, juvénile et pleine de vie qui nous ravit. Qu’on me comprenne bien, la prestation était impeccable et très séduisante. Maîtrisée techniquement et nuancée à souhait. Leonor et Ludovic ont su nous transporter dans leur vision de Brahms et leur pensée à structuré parfaitement le grand et ardu premier mouvement comme la très dense fugue finale. Le public n’a pas ménagé ses applaudissements et de multiples bravos se sont mis à résonner dans notre salle 11… survoltée !

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Nos musiciens ne se sont pas fait prier pour offrir un bis qui a refermé la soirée dans une démonstration éblouissante de virtuosité absolument maîtrisée. La Rhapsodie hongroise de David Popper (1843-1913), violoncelliste et compositeur tchèque, est un concentré de tout ce que l’on peut faire avec un violoncelle. Mais la virtuosité transcendante de la pièce ne retire évidemment rien à la beauté de ses thèmes tziganes. Leonor et Ludovic sont tout à fait à l’aise et montrent avec une éloquence hallucinante le plaisir qu’ils prennent à la musique. D’une seule voix, le public accompagne par ses applaudissements et ses bravos deux talents exceptionnels dont on se demande bien pourquoi ils ne sont pas invités séance tenante dans les grandes institutions musicales de notre pays. Oui nous avons des talents exceptionnels et nous pouvons en être fiers… il nous faut désormais les porter à s’exprimer sur des scènes plus importantes que la nôtre.

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Les Concerts de l’U3A ont, en ce début de saison, su montrer qu’offrir notre scène à ces jeunes de chez nous, c’est un bonheur pour tous… ! Pour ceux qui jouent, pour ceux qui écoutent… cette formule « win-win » est bien notre leitmotiv. En route pour le prochain concert, c’est déjà le 21 novembre à 18H, Vanessa Baldacci à l’alto et Maud Renier au piano nous proposeront un récital très original… réservez d’ores et déjà cette date… !

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¹ Éric SIBLIN, Les Suites pour violoncelle seul, En quête d’un chef-d’œuvre baroque, éd. Biblio FIDES, Toronto, 2012, p.9.

² Xavier GAGNEPAIN, Du musicien en général au violoncelliste en particulier, éd. Cité de la Musique, Paris, 2017, p.17.

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