Dans la fleur de l’âge… Hommage à Georges Antoine.

Il est encore trop fréquent de passer à côté de musiciens de chez nous comme s’ils valaient forcément moins que d’autres. Le liégeois, le wallon à vrai dire, est souvent trop modeste et oublie que la tradition musicale en Wallonie remonte à la nuit des temps et comporte dans son histoire des génies essentiels au développement de la musique occidentale.

C’est ainsi qu’un peu par hasard, j’ai découvert un compositeur liégeois mort à 26 ans, Georges Antoine (1892-1918), dont Philippe Gilson, le bibliothécaire du Conservatoire royal de Liège rappelait qu’on commémorerait le centenaire de sa mort le 15 novembre prochain… l’occasion pour moi d’un peu étudier les quelques œuvres majeures qu’il nous a laissées et d’écouter avec ravissement, le cd que le label Musique en Wallonie avait publié en 2014, et qui m’avait échappé, avec le Quatuor avec piano op.6 et la Sonate pour violon op.3, deux pièces vraiment remarquables et merveilleusement interprétées par l’ensemble Oxalys. Cet enregistrement remplace le vinyle paru autrefois (1975) sur le même label. Composé de Shirley Laub au violon, d’Élisabeth Small à l’alto, d’Amy Norrington au violoncelle et de Jean-Claude Vanden Eynden au piano, Oxalys place la musique d’Antoine à son juste niveau… incontournable ! Voilà un enregistrement que je vous conseille d’écouter sans tarder et sans modération !

Georges Antoine cd

Georges Antoine, ancien enregistrement, 1975

Par commodité et pour situer notre compositeur, je reprends, avec son autorisation, la brève notice biographique rédigée par Philippe Gilson, Professeur au Conservatoire royal de Liège et responsable de la très riche bibliothèque de l’école liégeoise, pour les éditions Bayard-Nizet : « Georges Antoine naît à Liège le 28 avril 1892. Son père, Eugène Antoine (1850-1907), élève d’Étienne Soubre puis maître de chapelle de la cathédrale de Liège, fut en quelque sorte le compositeur officiel de la musique d’église à Liège. Aîné d’une famille de trois enfants et orphelin de père dès l’âge de quinze ans, Georges Antoine doit assumer la charge de sa famille. En dépit de cela, dans les moments de loisir que lui laissait l’enseignement, il prolonge et approfondit les études musicales qu’il avait entreprises au Conservatoire Royal de Musique de Liège dès l’âge de dix ans. 

Louis Dupont, Buste de Georges Antoine, bronze sculpté, 1929, Liège, Conservatoire royal de musique

Louis Dupont, Buste de Georges Antoine, bronze sculpté, 1929, Liège, Conservatoire royal de musique.

Voici la liste des principales distinctions qu’il obtient au Conservatoire alors dirigé par Sylvain Dupuis: 1906, classe de Jules Defebve, 1er prix de solfège; 1910, classe de Carl Smulders, 1er prix d’harmonie; 1912, classe de Maurice Jaspar, 1er prix de piano; 1913, classe de Jules Robert, 1er prix de musique de chambre; 1913, classe de Sylvain Dupuis, 1er prix de fugue. 

En 1910, il compose Les sirènes, op. 1 double chœur pour voix mixtes. En 1912, ce sont les Deux mélodies, op. 2 et la Sonate pour violon et piano en la bémol, op. 3 ainsi que Deux Chansons dans le style ancien, op. 4a. La guerre ayant éclaté, Georges Antoine s’engage durant l’été 1914. Il vient de composer un Concerto pour piano et orchestre en sol mineur, op. 5 (perdu). Durant la campagne de l’Yser, une grêle de mitraille l’épargne par miracle, mais la maladie le foudroie dès les premiers mois humides passés dans les tranchées. Dès lors son itinéraire le conduira le plus souvent d’un hôpital à l’autre.

Georges Antoine au piano et musiciens non identifiés

Georges Antoine, au centre, entouré de musiciens non identifiés.

Affaibli et sans ressources, étant mis en congé de l’armée, il se fixe en France à Saint-Malo où il donne des leçons, organise des concerts pour le secours des pauvres et se remet à composer. Cette période féconde, 1915-1916, durant laquelle la Sonate, op. 3 reçoit sa forme définitive, voit aussi l’éclosion du Quatuor en ré mineur, op. 6 pour piano, violon, alto et violoncelle, la mélodie Vendanges de 1914, op. 8 ainsi que la plupart des mélodies sur des vers de Baudelaire, Corbière, Klingsor, Samain et Verlaine formant les op. 4b et op. 7. 

La suite de la guerre compromet un état de santé de plus en plus précaire avec cependant de belles rémissions. Les années 1917 et 1918 voient l’éclosion de Veillées d’armes, op. 9, poème pour orchestre et les mélodies Wallonie, op.10, Noël et Voici riche d’avoir pleuré. En été 1918 commence l’offensive bientôt victorieuse des alliés. Antoine veut revenir dans la zone du front malgré sa santé fragile. Il connaît la joie d’entrer dans Bruges reconquise début octobre. La fièvre l’y terrasse.

Erich Heckel, L'Allée des Augustins à Bruges, le matin, 1917.

Erich Heckel, L’Allée des Augustins à Bruges, le matin, 1917.

Durant la Première Guerre mondiale, Erich Heckel, peintre expressionniste allemand et membre du groupe die Brücke, travaille comme infirmier volontaire pour la Croix-Rouge en Flandre. Ayant illustré le paysage flamand à plusieurs reprises pendant ces années, l’artiste y laisse des paysages urbains de Bruges, Gand et Roulers, qu’il projette vraisemblablement de reproduire à la tempera sur toile, comme cette vue de Bruges. Nous y apercevons le quai des Augustins avec le pont des Augustins. Réalisée avec de la peinture fortement diluée, l’œuvre a pratiquement l’apparence d’une aquarelle. Le rendu angulaire du ciel et la dynamique de la représentation révèlent l’impact du cubisme et du futurisme.  

Ses amis et parents, dans la tourmente de la reconquête, perdent sa trace et une dépêche leur apprend que le 13 novembre, au matin, le docteur constate son impuissance à vaincre le mal. Georges fut averti de son état désespéré. Mais il avait déjà tant souffert pendant la guerre qu’il ne voulait pas croire à la gravité de son mal. Le soir, vers sept heures, il est mort tout doucement, sans agonie, en pleine connaissance, en parlant de son prochain retour à Liège, de sa mère et du prix de Rome… »

Georges Antoine, fauché dans la fleur de l’âge, est un compositeur dont, forcément, le génie était en devenir. On entend à son écoute, de nombreuses influences et filiations qui vont des leçons reçues par son maître de contrepoint et de fugue à Liège, Sylvain Dupuis, et des techniques cycliques héritées de César Franck (que, malgré les dires d’un article disponible sur Internet, Antoine n’a pas pu connaître car mort deux ans avant sa naissance !!) jusqu’aux sonorités les plus modernes de Gabriel Fauré et même de Claude Debussy, mort lui aussi en 1918, mais de la génération précédente. Le lyrisme de Guillaume Lekeu, un autre jeune trop tôt disparu, semble porter parfois l’émotion d’Antoine à son comble. Quelques réminiscences de ce qu’il a pu connaître de Maurice Ravel (dont le livret du cd mentionne erronément qu’Antoine se serait inspiré du Concerto en sol de Ravel qui n’a été composé qu’en 1929-31, soit bien longtemps après la mort de notre compositeur !!!) sont décelables également.

Un chose est sûre, c’est que si cet homme avait vécu ne fût-ce que 20 ans de plus, il nous aurait laissé une œuvre impérissable et de premier plan dans l’Histoire de la Musique. Tout comme Guillaume Lekeu (1870-1894), dont on souligne souvent l’esprit d’un post-romantisme mahlérien, Georges Antoine aurait été l’un des acteurs majeurs de la musique belge de la première moitié du 20ème siècle. Modernité et traditions sont son langage. Une écriture dense, remplie des contrepoints appris avec Sylvain Dupuis et déjà maîtrisés teintée d’un sens superbe de la couleur harmonique. Si l’on peut constater, ça et là, une logorrhée propre à sa jeunesse, son langage, parfois construit sur les grandes formes de la sonate, parfois usant, au contraire, sur une liberté rhapsodique, témoigne d’un foisonnement d’idées hors du commun. Sa volonté, en phase avec son époque, dans ce contexte de Première Guerre Mondiale, de se démarquer de la musique allemande, réaction sans doute tout aussi politique qu’esthétique, lui confère un langage original, certes encore imprégné de la musique cyclique française de l’époque, mais animée de l’angoisse et du tourment de son temps.

Brangwyn, Frank, 1867-1956; Mater Dolorosa Belgica

Frank Brangwyn (1867–1956) Mater Dolorosa Belgica

Vincent d’Indy (1851-1931), le fondateur de la Schola Cantorum, n’a pas été avare de compliments en se souvenant que plusieurs des œuvres d’Antoine lui avaient été adressées. Il déclarait à l’annonce de la mort du jeune prodige : « Merveilleusement doué ; il possédait la plus précieuse des qualités : l’émotion ». Tout est dit, la musique d’Antoine nous transporte, certes dans une verve de jeunesse que l’avenir aurait canalisée, mais son propos bouleversant, profondément tragique est habité de ce feu sacré et d’un formidable souffle qui est celui des génies. La superbe Sonate pour violon op.3 et le bouleversant Quatuor avec piano op.6, particulièrement en son mouvement lent, en sont des témoins privilégiés.

José Wolf, Portrait de Sylvain Dupuis, 1920, Liège, Conservatoire royal de Musique

José Wolf, Portrait de Sylvain Dupuis, 1920, Liège, Conservatoire royal de Musique

… Et pour aller plus loin, découvrez également, les plus belles mélodies de Georges Antoine dans cet enregistrement de 1997, interprété par Patrick Delcour (baryton), Sarah Kuijken (alto) et Luc Devos (piano), qui contient la quasi intégralité des mélodies du compositeur liégeois. Ces vingt mélodies, conservées dans le fonds Georges Antoine de la bibliothèque du Conservatoire royal de Musique de Liège ont fait l’objet d’un large travail de recherche et de remise en partition.

Georges Antoine, Mélodies Patrick Delcour

Je me demande aujourd’hui comme j’ai pu passer à côté de ce liégeois si longtemps… c’est qu’on ne joue pas sa musique comme elle le mériterait… à bon entendeur… ! Pour terminer de vous convaincre de (re)découvrir la musique de Georges Antoine et de lui rendre un hommage bien mérité pour le centenaire de son décès, lui qui disparût le surlendemain de l’Armistice après avoir perdu une bonne part de sa santé dans les tranchées de l’Yser, voici ce que Marcel Cominotto, vous connaissez mon amour pour sa musique et sa science, disait de notre soldat-musicien liégeois : « Ce compositeur aurait certainement figuré parmi les plus réputés de son époque, s’il avait vécu… Son œuvre reste, pour moi, une des plus fortes, une des plus audacieuse de la production belge.» Il va sans dire que, désormais, je partage son avis… !

 

 

 

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