Mahler panthéiste (3)

Le quatrième mouvement avec lequel je terminais mon deuxième billet sur la troisième Symphonie de Gustav Mahler était vocal, absolument vocal. Il révélait l’homme selon les convergences (assez minimes cependant) entre la pensée du compositeur et celle du grand philosophe Friedrich Nietzsche. Ce mouvement était, dans une large mesure l’une des clés qui articule la symphonie toute entière, vaste univers au centre duquel se trouve l’homme qui s’interroge sur son destin : « Le monde est profond… profonde est la souffrance… ». Voilà des mots qui synthétisent une bonne part des interrogations existentielles qui serviront le propos des deux derniers mouvements.

Même tonalement, ce mouvement, centré sur la tonalité de ré, tant majeur que mineur, semble la charnière entre toute la première partie de la Symphonie en ré mineur, couleur sombre, souvent celle de la mort et des requiem, et la dernière partie cherchant à imposer le ré majeur, lumineux, esprit du triomphe et de la gloire (prise au sens de plénitude).

Le cinquième mouvement, donc, le plus court de toute l’œuvre, est le chant angélique accompagné par les cloches du matin, qui était préfiguré dans la liste programmatique de Mahler. Dans une évocation enfantine du ciel, qui ne dure paradoxalement que quatre minutes alors qu’elle utilise le plus grand effectif (chœur des femmes, chœur d’enfants, voix d’alto solo, cloches et le grand orchestre décrit dans le premier billet), des pécheurs repentis se voient pardonner et accorder le bonheur éternel.

mahler,troisième symphonie

Jan van Eyck (ca. 1390-1441) retable de l’Agneau mystique, Le choeur des anges, Gand

C’est pour un tel propos que Mahler utilise des sonorités et des timbres encore inutilisées depuis plus d’une heure de musique. Créer le mirage, le rêve, la vision extraordinaire. Innocence absolue des voix de garçons qui chantent d’abord les onomatopées « Bimm, Bamm » à l’imitation des cloches angéliques. Le texte utilisé, « Es sungen drei Engel » est encore tiré du recueil de mélodies du recueil des Knaben Wunderhorn déjà évoqué précédemment :

Chœur d’enfants :
Bimm, bamm, bimm, bamm,…

Chœur de femmes :
Il y avait trois anges qui chantaient une chanson douce,
Qui sonnait joyeusement dans le ciel.
Ils se réjouissaient gaiement ensemble
Que Pierre soit délivré des péchés.

Et quand le seigneur Jésus étant à table pour prendre
Le repas du soir avec ses douze disciples
Le seigneur Jésus dit : « Pourquoi te tiens-tu ici ?
Quand je te regarde, tu te mets à pleurer pour moi.
Tu ne dois pas pleurer comme cela ».

Alto :
Et je ne devrais pas pleurer, toi, Dieu si bon…

Chœur de femmes :
Tu ne dois pas pleurer.

Alto :
 J’ai violé les dix commandements,
 Je m’en vais et je pleure amèrement,
 Oh, viens et aie pitié de moi.

Chœur de femmes :
 Si tu as violé les dix commandements,
 Agenouille-toi et prie Dieu !
 Aime Dieu seulement en toute occasion,
 Ainsi tu recevras la joie céleste !

 La joie céleste, la cité bénie ;
 La joie céleste, qui n’a plus de fin.
 La joie céleste a été donnée à Pierre
 Par Jésus et la béatitude à tous.

Le mouvement, durchkomponiert (composé de part en part), indiqué Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (dans un tempo joyeux et avec une expression impertinente), joue sur une forme de naïveté qui frise l’ironie à de nombreux moments. Sorte de travestissement des sonorités (chœur d’enfants qui joue les cloches), d’allusions angéliques enfantines (deux harpes), insolence des instruments à vent qui se taillent la part du gâteau avec les bois (clarinettes, flûtes et hautbois ironiques), l’absence totale et paradoxale des violons (!) et, en général, le faible rôle des cordes à l’exception des violoncelles, le lied, célébrant ici les joies célestes, utilise plusieurs thèmes qui, sans surprise, se retrouveront dans le final de la Quatrième Symphonie et son célèbre lied, entre naïveté et sarcasme, « Das Himmlische Leben » (La Vie céleste).

Malgré les effectifs énormes et les combinaisons parfois surprenantes (cinq clarinettes et six cors jouent parfois en même temps), jamais la texture ne semble lourde. Génie d’orchestration, les textures sont parfaitement translucides et aucune lourdeur ne se ressent. D’après les sources musicologiques, il semblerait que ce soit ce mouvement qui, puisqu’il existait déjà en bonne partie dans les mélodies du Cor merveilleux de l’Enfant, fut composé en premier lieu et qui ne subit que très peu de modifications ultérieurement.

Le lied célébrant les joies célestes, il n’est guère surprenant que plusieurs thèmes utilisés ici figureront encore dans le final de la Quatrième Symphonie et son célèbre lied, entre naïveté et sarcasme, « Das Himmlische Leben » (La Vie céleste).


Sa tonalité de fa majeur semble renouer avec les œuvres pastorales. La tonalité en question est presque toujours associée à la Nature ou à l’évocation du mystère de Noël. Cette « Pastorale » fait donc intervenir les anges pour dévoiler le message ultime, celui qui nous fera accéder au ré majeur du final, celui qui nous conduit vers l’Amour. Car comme toujours, sous une apparence ironique, le message que nous livre Mahler est des plus essentiel : Il s’agit de recevoir cette « Joie céleste qui n’a plus de fin ».

Cette éternité, elle ne peut se conquérir que par l’Amour suprême. Si ici, il est encore permis de l’exprimer avec de nombreuses allusions à Dieu et à son imagerie, le final sera, lui, celui de la fusion avec cette Nature tant désirée dans un retour à l’abstraction instrumentale, au-delà des mots. Mais il nous faut, pour l’instant encore constater que dans le mot « panthéisme », il y a Dieu et que c’est dans le rapport que l’homme doit avoir avec lui que le véritable Amour pourra intervenir. Ce ne sera plus le dieu anthropomorphe des imageries traditionnelles, mais le cosmos, le tout, la Nature dans son sens le plus large.

À suivre…