Gothique

 

 

L’époque gothique commence, dit-on, au milieu du XIIème siècle en France avec la construction d’églises d’un nouveau style et s’achève avec les peintures à l’huile exécutées à la fin du XVème siècle. Ce style, comme tous les styles d’ailleurs, est-il aussi circonscrit dans le temps? Tandis que la Renaissance s’annonce déjà en Italie dès le début du XVème siècle, certains sculpteurs du nord de l’Europe s’appuient encore sur des références stylistiques de l’art roman! Ainsi, un style tel qu’on le définit généralement peut apparaître à des moments différents d’une région à l’autre, et se manifester de multiples façons dans divers modes d’expression artistique. Pourtant, nous identifions tous aisément le style gothique. On est en droit de se poser la même question qu’au sujet de n’importe quelle époque: Qu’est-ce qui fait la cohérence de l’art d’une époque aussi longe que les quatre siècles qu’elle couvre?

 

 

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Cathédrale de Reims



Le style gothique se situe, historiquement, entre l’art Roman et la Renaissance. Si cette indication temporelle est insuffisante, on peut cependant considérer le Roman comme l’aspiration médiévale à la perfection mise au service de la religion et la Renaissance comme une très riche période de remise en question des valeurs traditionnelles, d’acquisition de connaissances intellectuelles à travers la redécouverte de l’Antiquité. Alors, le Gothique peut être envisagé comme une période charnière. Rôle majeur donc! Rôle transitoire!


Même s’il est courant de définir l’architecture gothique par l’usage de l’arc-brisé ou bien de l’ogive, on ne saurait définir un style architectural précis , ou tout autre art, par ses caractéristiques techniques. Opposer le roman au gothique par l’usage du plein cintre ou celui de l’ogive n’a aucun sens. L’ogive, l’arc brisé, l’arc-boutant sont utilisés bien avant l’apparition des premiers bâtiments gothiques.

 

 

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De nombreux autres procédés architecturaux ou décoratifs ont été employés. L’alternance de piles fortes et piles faibles rythme la nef et renforce ainsi l’impression de longueur, d’horizontalité. Le rapport hauteur/largeur de la nef accentue ou diminue la sensation de hauteur de la voute. La forme des piles, la décoration des chapiteaux, la proportion des niveaux (grandes arcades, triforium, fenêtres hautes),… participent tous à l’expression de l’esthétique de l’architecture gothique: La volonté de hauteur (culmination des édifices souvent très impressionnante), la recherche de la verticalité (dans l’accentuation des lignes verticales, comme si l’édifice s’élançait vers le ciel), l’alternance des vides et des pleins (permettant la sculpture au sein même de l’architecture et la mise en valeur de l’expression directe résultant de l’éclairage), la fusion de l’espace et la multiplication des jeux de lumières et de couleurs (vitraux, par exemple).

 

 

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Vitrail de la Cathédrale de Strasbourg



Ainsi, les éléments architecturaux ont été mis au service de choix et de recherche esthétique. Ils n’ont été que des outils pour obtenir les effets recherchés. Pour élever les nefs toujours plus haut, il a fallu améliorer la technique de l’arc boutant. Pour augmenter la lumière et évider les murs, l’usage de l’arc brisé était mieux adapté. Les piles fasciculées ont homogénéisé l’espace et donné une sensation de logique aux volumes.


Il semble que l’art Gothique, en raison de ses contenus essentiellement religieux, ait été attaché aux traditions médiévales et byzantines et n’ait cherché qu’une nouvelle forme d’expression. C’est donc plus la forme que le contenu qui se transforme. Le propos reste sensiblement le même, mais adopte d’autres moyens de communications, d’autres langages, d’autres vocabulaires.

 

 

 

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Giotto, Vierge à l’enfant

 



Ce langage se veut plus sensible, plus figuratif, plus immédiat. Une bonne partie de cette expressivité nouvelle est due aux nombreux changements sociaux de l’époque. La formation progressive des villes et les développements du commerce créent l’épanouissement de la classe bourgeoise qui devient très puissante et commande des œuvres, finance la construction des édifices. L’art se modifie donc sous la pression d’hommes laïcs qui, certes, ont la foi, mais ne la ressentent pas de manière aussi abstraite ou spirituelle que les moines bâtisseurs de l’époque romane. L’art gothique, plus humain, serait donc le résultat d’une économie florissante. C’est peut-être cela qui a plu aux romantiques du XIXème siècle.

 

 

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Ange souriant à la Cathédrale de Reims



Et l’homme, pour assurer le prestige de sa ville ainsi que pour lui assurer un destin florissant a pris de nombreux risques logistiques, financier (parfois jusqu’à la ruine) en commandant à une loge de bâtisseurs la construction d’une cathédrale de dimensions jusqu’alors inconnues. Il leur fallait également une bonne dose d’humilité pour miser sur la construction d’un édifice dont les travaux dureraient plusieurs générations!


Comme tous les changements d’esthétique et de philosophie de l’art, il a fallu bien longtemps pour que les canons du gothique par les hommes de l’époque classique. Pour ce qui touche à l’architecture, on peut affirmer que l’un des premiers à porter son attention sur les monuments du gothique fut encore le très érudit et curieux Goethe qui, en 1772, dans son texte sur l’architecture allemande exprimait tout son émerveillement pour l’architecture médiévale. Ce terme d’Architecture allemande a servi bien longtemps pour désigner l’art gothique. Cette appellation, laissant entendre que l’origine de cet art doit se trouver en Allemagne du nord. Et de fait, dès le XVIème siècle, Vasari, l’architecte et écrivain italien, avait attribué aux Goths la paternité de ces œuvres qui ne correspondaient plus aux canons de son époque et que lui et ses contemporains qualifiaient de barbares. Aujourd’hui, l’histoire de l’art a pu montrer que le Gothique a commencé en France.

 

 

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Cathédrale de Strasbourg



Ainsi, Goethe écrivait: « Lorsque j’ai, pour la première fois, rendu visite à la Cathédrale de Strasbourg, j’avais la tête remplie des généralités dictées par le bon goût. Art indéterminé, désordonné, contre-nature, compilé, raccommodé: à l’aide de ces synonymes, je regroupais sous la rubrique du gothique – telle une entrée de dictionnaire – toutes les incompréhensions qui eussent jamais traversé mon esprit. Quel ne fut pas le sentiment inattendu qui m’assaillit avec étonnement lorsqu’elle se découvrit à ma vision! Une impression totale et majestueuse remplit mon âme. Parce qu’elle se composait de mille détails harmonieux, je pouvais la goûter et la savourer, mais non la connaître et l’expliquer. Combien de fois n’y suis-je pas retourné pour voir sa noblesse et sa splendeur de tous les côtés, de toutes les distances et sous tout éclairage du jour. Quel poids pour un esprit humain lorsque l’œuvre de son frère est d’une telle grandeur qu’il ne lui reste qu’à s’incliner et admirer ».

 

 

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L’enthousiasme de Goethe se communiquera durant tout le XIXème siècle. Un goût croissant pour l’art médiéval conduit finalement à en réutiliser les principes caractéristiques dans ce qu’on a nommé le néo-gothique. Dans cette optique, on reprend la construction inachevée de la Cathédrale de Cologne avec l’objectif de la terminer avec les plans imaginés par les premiers architectes.

 

 

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Eglise Saint Patrick à New-York, le Néo-gothique du XIX ème siècle



Depuis le XVIIIème siècle, la sculpture gothique était étudiée par le moine bénédictin, philologue et spécialiste de l’art en France, Bernard de Montfaucon. Par contre, il a fallu attendre très longtemps pour que l’homme soit à nouveau sensible à la peinture de la fin du Moyen-Âge et, surtout, qu’elle commence à être comprise. Ce n’est qu’aux débuts du XXème siècle que les musées consacrèrent un département à la peinture gothique. Si aujourd’hui, Cimabue ou Giotto sont connus de tous les amateurs d’art, ce n’est pas pour leur appartenance à l’époque gothique, mais pour ce qu’ils annoncent, dans l’art italien, de la Renaissance à venir. Redécouvrir cette charnière de l’histoire de l’homme peut nous mener à de grandes surprises.