Quatre mains…

On se pressait nombreux pour écouter le magnifique concert d’hier soir à l’U3A où Nadia Jradia et Harold Noben jouaient, en piano à quatre mains, les Six Épigraphes antiques de Claude Debussy et les Cinq pièces enfantines rassemblées sous le titre de Ma mère L’Oye de Maurice Ravel.

Jradia, Noben, Debussy, Ravel, U3A, Concerts

« Composées juste avant la Première Guerre mondiale, les Six Épigraphes antiques se présentent sous la forme de miniatures librement inspirées de l’Antiquité. Les Six Épigraphes antiques pour piano à quatre mains sont composées en 1914 par Debussy sur la base de fragments musicaux prélevés dans une musique de scène écrite en 1900-1901, pour introduire le mime des 12 Chansons de Bilitis de son ami Pierre Louÿs. L’effectif original – deux flûtes, deux harpes et un célesta – y transparaît par cette manière qu’a l’auteur de suggérer le son de la flûte, le pincé de la harpe ou le tintement des crotales, ces castagnettes propres à la Grèce antique. Chaque pièce est précédée d’une épigraphe, citation imaginaire censée en indiquer l’esprit. Dans une lettre à son éditeur, datée du 11 juillet 1914 – deux semaines avant la déclaration de guerre -, Debussy explique : “J’avais l’intention, jadis, d’en faire une suite d’orchestre, mais les temps sont durs, et la vie m’est plus dure encore”. Il se contentera d’en réaliser une transcription pour piano à deux mains en 1915, tandis que le chef d’orchestre Ernest Ansermet orchestrera finalement la partition en 1932.

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Chacune des six pièces de ce cycle, sortes de miniatures de deux à trois minutes, apparaît d’une grande sobriété, créant un climat tour à tour extatique ou obsédant. On y entend successivement Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été (évocation pastorale du dieu antique), Pour un tombeau sans nom (mélodie extatique, à peine ponctuée d’accords), Pour que la nuit soit propice (répétition de notes dans l’aigu puis danse rythmique traversée de traits rapides rappelant les Gnossiennes de Satie), Pour la danseuse aux crotales (alternance de grâce alanguie et d’épisodes fébriles), Pour l’Égyptienne (rythmes lascifs et provocants d’une danseuse orientale) et Pour remercier la pluie au matin (véritable ruissellement de notes simulant une pluie fine).

La déclaration de guerre en 1914 est un événement bouleversant pour Claude Debussy atteint dans sa sensibilité même. Pendant des mois, il ne peut rien composer… Ce n’est que pendant l’été 1915, passé à Pourville, que prend fin cette période angoissante de silence : “Sans le dire, j’ai beaucoup souffert de la longue sécheresse imposée, à mon cerveau, par la guerre”, écrit-il le 30 juin à son éditeur Jacques Durand. Ailleurs, il explique : “Enfin, enfin, j’ai retrouvé la possibilité et comme le droit de penser musicalement, ce qui ne m’est pas arrivé depuis un an. Il n’est certainement pas indispensable que j’écrive de la musique, mais je ne sais faire que cela à peu près bien”, ou encore : “Il m’est apparu l’inutilité d’augmenter le nombre des éclopés, et qu’à tout prendre, c’était lâcheté de ne penser qu’aux horreurs commises, sans essayer de réagir en reconstruisant, selon mes forces, un peu de cette beauté contre laquelle on s’acharne”. (Cité par Jean-Michel Nectoux) » (Chœur Pro Classica)

Nos deux interprètes ont trouvé le ton juste de cette musique subtile et difficile. Suggérer les couleurs, les ambiances et les affects, voilà toute la difficulté qu’il fallait vaincre pour rendre justice à ces pièces tardives qui, à elles seules, contiennent tout le Debussy de la maturité. C’est étrange, d’ailleurs que ces pièces soient si peu connues…

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Avec Ma mère l’Oye de Ravel, l’ambiance était à la fête. Musique de jeunesse, musique imaginative, suggestive, plus que narrative encore, Ravel le coloriste, le mélodiste, le magicien des notes parvient à transcender les contes de fées de Charles Perrault, de Madame d’Aulnoy ou encore de Madame Leprince de Beaumont. Écrites entre 1908 et 1910 pour piano à quatre mains, pour Mimie et Jean Godebski, enfants de la famille parisienne amie de Ravel, les Cinq pièces firent plus tard l’objet d’un arrangement orchestral et même, en y ajoutant des interludes et un prélude, d’un ballet. Elles évoquent les vielles histoires qui ont fait rêver des générations d’enfants. On y sent un Ravel non seulement attiré par le monde de cette enfance, mais surtout l’adulte qui jette un regard mélancolique sur les joies, les peines et les peurs de l’enfance.

Ainsi, l’allure un peu noble et antique de la Pavane de la Belle au bois dormant cache-t-elle cette tristesse nostalgique d’un passé et d’une amoureuse de rêve, comme il le fera bien plus tard dans l’Enfant et les Sortilèges. Comment ne pas nous perdre avec le Petit Poucet qui change de battue à toutes les mesures, nous obligeant non seulement à tourner en rond, mais surtout à désespérer de retrouver le chemin de la maison… peur de tous les enfants… sans doute. Miracle des sonorités pour évoquer les oiseaux qui ont mangé le pain censé nous reconduire à bon port. Et puis ce sublime orientalisme… le Serpentin Vert, Laideronette impératrice des pagodes où les gammes pentatoniques nous font revivre un orient de pacotille… Et l’irrésistible valse de la Belle et la Bête où, dans une formidable sensualité s’entrechoquent les rugissements grossiers de la bête et les précieux mouvements de la belle avant l’extraordinaire métamorphose du prince charmant.

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Restait enfin le très mélancolique jardin féerique qui distille tous les regrets du monde de l’enfance à jamais évanoui et qui reste à la fois comme un parfum sublime auquel on veut revenir dans nos misères d’adultes et qui constitue d’autre part l’apothéose formidable de l’être qui, même dans l’âge adulte, garde son âme d’enfant.

Dans le jeu de nos musiciens, tout cela transparaissait avec la plus grande pertinence, comme une évidence. Pour tout cela, pour ces moments uniques et émouvants, on ne peut que les remercier de tout cœur et se réjouir de leur prochaine prestation aux Concerts de l’U3A.