Trois soirs !

La fin de la semaine dernière a été très riche en émotions musicales. J’assistais à trois représentations, certes fort différentes les unes des autres, mais toutes d’une richesse dont les liégeois, et avec eux tout le monde culturel belge, devraient être fiers.

Jeudi soir, c’était la rentrée académique du Conservatoire royal de Liège, l’occasion pour la direction et les professeurs de montrer leur savoir-faire et l’idéal pédagogique qui les animent. Dans la Salle philharmonique, la soirée se passait en plusieurs temps.

Le premier consistait en la démonstration exemplaire des qualités musicales des pédagogues des disciplines instrumentales. Chaque domaine était évoqué, de l’improvisation teintée de jazz et de rock à la musique baroque en passant par la musique de chambre, le chant et la composition. Sans parti-pris, c’était de toute beauté. Entre un extrait du sublime Quatuor avec flûte en ré majeur  K. 285 de Mozart, un extrait de la Messe en si mineur de Bach, une valse pour piano à 4 mains de Marcel Cominotto, j’en passe, on montrait une diversité et une ouverture d’esprit qu’on refuse trop souvent aux conservatoires dont le nom semble trop contredire le principe de la musique vivante.

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Ensuite, le directeur, Steve Houben s’entretenait publiquement avec les professeurs qui étaient invités à faire part de la passion qui les anime. Tous mettaient, une fois de plus, l’accent sur la vie qui doit animer le musicien qui est un véritable créateur puisqu’il reconstruit une musique qui, s’il ne la comprend pas, ne retrouve jamais vie. Cette notion, que j’ai souvent défendue sur ce blog, insiste sur le fait qu’une partition n’est rien si elle n’est pas jouée et que la jouer, justement, est un travail complexe entre étude et assimilation de ses « techniques » et appropriation de son propos par un être humain d’aujourd’hui. Cet équilibre est le but à atteindre et il ne doit exister aucune interprétation formatée et artificielle. Dans le monde actuel, c’est une notion qu’il faut souvent rappeler.

Enfin, dans le sillage de ces idées, le département des Arts de la parole proposait un dialogue sur le statut de l’œuvre d’art à travers quelques extraits du fameux procès de 1926 ou le sculpteur Brancusi défendait son œuvre face à ceux qui la considérait comme impropre à l’art : Brancusi contre Etats-Unis, un ouvrage qui soulève les questions les plus profondes et essentielles de l’art. Ces interrogations, toujours d’actualité, ne sont hélas pas désuètes. J’ai souvent été confronté à l’interrogation des mélomanes à propos du statut de l’œuvre d’art, ce qui l’est et ce qui ne l’est pas. Éternel débat, éternelles réflexions qui permettent de méditer sur l’art, le propos de notre quotidien. À l’issue de cette séance j’étais heureux de m’associer à cette entreprise musicale de faire partie de ce formidable projet pédagogique.

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Deuxième soir, le lendemain, vendredi. L’orchestre philharmonique royal de Liège faisait sa rentrée… même si on avait déjà eu un magnifique apéritif lors des Journées du patrimoine. Ici, le programme était costaud. On commençait avec une suite orchestrale tirée de la Caravane du Caire de Grétry, un répertoire qu’on entend rarement. Il faut souligner que nous étions, jour pour jour, deux siècles après les grandioses funérailles du compositeur liégeois à Paris. J’avais donné une conférence la veille sur le sujet et tout était encore bien frais dans ma mémoire. Musique pleine de dynamisme et de rythme, on sent le compositeur de métier. Parfois, certaines combinaisons orchestrales donnaient l’impression d’annoncer Beethoven. Superbe homogénéité des instrumentistes et direction très dynamique de Christian Arming, désormais liégeois lui aussi.

Suivait le superbe Concerto pour violon de Max Bruch. C’était le grand violoniste Boris Belkin, lui aussi installé depuis de nombreuses années à Liège, qui remplaçait Marc Bouchkov empêché par des raisons de santé de se présenter sur scène. Tout y était impeccable… avec sans doute très peu de répétitions. Cette extraordinaire capacité qu’ont les musiciens de s’adapter est sidérante. C’est certes leur métier, il n’empêche, personne n’aurait pu croire, en entendant l’interprétation qu’elle se déroulait au pied-levé.

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Enfin, la sublime « Héroïque » de Beethoven. Plusieurs blogueurs se posaient la question il y a quelques mois… Faut-il encore jouer les symphonies de Beethoven ? Et bien l’évidence a sonné. Plus que jamais, cette musique est actuelle et reflète le monde. Arming en a donné une version très moderne et pourtant très respectueuse de Beethoven, preuve que cette musique n’est pas obsolète. Mieux, démonstration qu’elle est indispensable, profondément essentielle par ses messages et ses émotions. L’orchestre a bien suivi cette manière viennoise, mais sans maniérisme. Superbe soirée qui nous conforte à penser que nous avons absolument besoin de cet orchestre pour porter nos qualités culturelles au-delà de la Wallonie et de la Belgique… même et peut-être surtout en temps de crise !

Dernière soirée, hier à l’Opéra royal de Wallonie où on donnait la dernière représentation d’Attila de Verdi. Œuvre des « Années de galère » du compositeur qui produit plusieurs opéras par an et est à la limite de l’épuisement, Attila se présente plus comme succession de grands airs de virtuosité et de bravoure que comme une action tragique continue. Il n’en résulte pas moins une musique magnifique et très expressive. Statique dans son absence de véritable action, la mise en scène en était d’autant plus difficile. Je me souvenais avoir vu, en DVD, des enregistrements très ennuyeux, sombres et interminables. Ici, Ruggiero Raimondi avait pensé la mise en scène comme plusieurs tableaux classiques avec d’immenses colonnes antiques faites de bas-relief d’inspiration romaine… chapeau en passant aux artistes qui les ont réalisés. Pas une minute d’ennui… !

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Distribution puissante, un Attila très impressionnant, une Odabella pleine de puissance qui à défaut d’une justesse irréprochable habitait la scène avec une force qui compensait le statisme de l’œuvre. Superbe Ezio, le général romain et très beau Foresto malgré une puissance un peu moindre que ses collègues. Les chœurs et l’orchestre, somptueux, avec une direction à nouveau très efficace et expressive de Renato Palumbo donnaient à cette musique toute sa raison d’être et toute sa force dramatique. Superbe soirée une fois encore !

Tout cela pour dire que nous avons une chance inouïe de pouvoir bénéficier, à Liège, de toutes ces institutions essentielles à l’art et à la culture. Je n’ai pas peur de l’affirmer, dans ces moments là, je suis fier d’être liégeois. Demain, un nouvel outil va ouvrir ses portes. Le Théâtre de Liège, désormais logé dans les anciens bâtiments de l’Émulation, Place du XX Août va compléter une offre culturelle formidable et essentielle au redéploiement de notre ville et de notre région. Pays de culture, Liège, au carrefour de l’Europe, devient incontournable dans le paysage culturel et artistique. Mais les temps sont durs et j’espère que mon enthousiasme ne retombera pas suite aux difficultés que la crise engendre. Car maintenir cet écrin formidable est la seule manière de faire valoir notre savoir-faire liégeois, celui qui peut nous perpétuer la fierté du wallon…  à bon entendeur… !

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