Grand récital

Mardi soir, le Festival « Le piano dans tous ses états » nous proposait, à la Salle philharmonique, un grand récital du pianiste argentin Nelson Goerner. J’ai toujours été séduit par la vision d’un superbe et grand piano Steinway seul sur la scène, par l’ambiance feutrée, malgré la grandeur de la salle, d’un éclairage intimiste, par le rituel de l’entrée en scène du salut au public, de la concentration et, enfin, de la musique qui sort de cet immense instrument en rompant le silence de l’assemblée accrochée aux doigts et à la pensée de l’interprète du jour.


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Le moins que l’on puisse dire, c’est que Nelson Goerner a beaucoup de choses à nous dire. Dans un programme « anniversaire » entièrement consacré à Chopin et à Schumann, il ne nous laisse pas de répit et débute sa prestation avec toute l’intensité patriotique de la célèbre Polonaise opus 44 en fa dièse mineur toute remplie de la douleur des oppressés polonais qui cherchent, au travers de la Mazurka centrale, à entretenir l’esprit national par le folklore local. Le jeu de Goerner est à la fois rude et sec dans les parties « révolutionnaires » et doux, mélancolique et tour à tour chantant et dansant dans les évocations du pays cher.


 

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Vient la célèbre berceuse qui, telle une boite à musique, nous accompagne dans le monde du rêve. Ici, tout est finesse, tendresse. Goerner a revêtu son habit de poète pour ces cinq minutes de bonheur avant d’aborder le plat de résistance de cette première partie consacrée à Chopin, la Deuxième sonate en si bémol mineur opus 35. Œuvre peu appréciée à sa création, on lui reprochait un manque d’unité, la sonate est devenue aujourd’hui l’une des œuvres les plus populaires de Chopin. La célèbre Marche funèbre en est assurément responsable, puisqu’elle est devenue, avec le temps, le prototype des toutes les musiques funèbres et a été orchestrée (de manière théâtrale) pour être utilisée lors des funérailles des chefs d’états.

 

Il n’empêche que l’œuvre, composée à Nohant en 1839 est à la fois l’une des plus ouvertement tragiques de Chopin et l’une des plus fantasques. Le sombre premier mouvement semble accabler l’homme d’un destin insupportable. Le scherzo est, par sa difficulté technique et son aspect éclaté, comme un moment de folie. Arrive alors la marche funèbre où ne pénètre aucune lumière jusqu’à ce moment central où tout semble distiller enfin une pais irréelle. Alors un chant, qui pourrait provenir des grands airs de Bellini, s’élève comme une consolation. Miracle de courte durée puisque la marche revient, implacable. Elle ne finit pas vraiment, mais débouche sur un final aussi halluciné que bref. Trois minutes d’un flux continu de traits semblant tournoyer sur eux-mêmes, sans direction précise. Suspension du temps, continuum sonore, ni trop fort, ni trop faible, … fantastique (au sens stylistique comme au sens habituel). Goerner est à l’aise dans cette musique dérangeante. Il sait comment donner au piano son volume quasi symphonique, mais il sait aussi chanter et, dans le final, créer le mystère. C’est là que la sonate prend tout son sens. Il reste alors à l’esprit de l’auditeur subjugué cette question: « Mort, que me veux-tu? Mort, où est ta victoire? » Bouleversant!


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Pour la seconde partie, Nelson Goerner, qui possède décidément une santé physique exceptionnelle, nus proposait les très difficiles et très émouvantes Études symphoniques de Robert Schumann. On y retrouve tout le Schumann et sa personnalité multiple et complexe. La pièce, générée par un thème de marche funèbre suivi de variations de schéma AA’-BB’ aborde toutes les difficultés de la technique du piano. Si Chopin composait une musique éminemment pianistique, la musique de Schumann est bien souvent malaisée. Ce phénomène témoigne de la psychologie tourmentée du compositeur. Les Études symphoniques frisent la folie pure et simple, la révolte tonitruante, la mélancolie la plus profonde, le chant d’amour le plus sincère et la persistance de la lutte qui donnent à l’œuvre un esprit de synthèse. Le piano romantique dans toute sa variété.


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Un des cd’s Chopin enregistrés par Nelson Goerner sur un piano Pleyel de 1848 pour la monumentale édition polonaise de l’Institut Frédéric Chopin

Force est encore de constater que Goerner est un pianiste qui maîtrise ce répertoire et qui en connait toutes les ficelles, qui sait éviter les pièges et surtout, qui parvient à garder pied dans cette musique qui en a englouti plus d’un. Son attitude face à l’instrument est celle d’un homme qui a réfléchi de longue date les rapports du corps et de l’instrument. Pas de geste inutile, pas de courbure du dos, pas de mimique évocatrice seulement une concentration à toute épreuve au service de l’expression musicale. … Et là, la communion avec le public est totale!