Un jour… Un chef-d’oeuvre! (21)

Pour vous soulager de l’angoisse et de l’anxiété… essayez la lenteur! Quand le temps coule autrement, mélancolique mais serein, quand on prend le temps, alors un autre monde s’ouvre à nous! Celui, apaisé, des souvenirs émus…?

21a. Odilon Redon

Odilon Redon (1840-1916), Décorations végétales pour La salle à manger de Domecy (1901)

Maurice Ravel (1875-1937), Concerto en Sol, Deuxième mouvement, Adagio assai, interprété par Krystian Zimerman et l’Orchestre de Cleveland, dirigé par Pierre Boulez.

« À la fin du mois de janvier 1929, Ravel avait quitté Paris pour Vienne. Parti de la gare de l’Est, le pullman avait franchi les Alpes pendant la nuit d’hiver. Les voyageurs s’étaient réveillés au petit matin dans leur cabine éblouie de lumière. Le train traversait des champs de neige que l’aurore teintait de rose. C’est en buvant une tasse de café au wagon-bar, le regard sur la campagne immobile et filante, qu’il se souvint de la rencontre de la veille. Quelqu’un l’avait reconnu, n’avait cesser de le fixer pendant tout le dîner et l’avais suivi jusqu’à la voiture-salon. Installé dans un fauteuil, Ravel fumait une dernière cigarette, lorsque l’inconnu l’avait abordé. Après avoir déclaré son admiration au musicien, qui n’avait pas réussi à le décourager, il lui avait exposé une étrange théorie. D’une voix douce et persuasive, il avait affirmé que les hommes vivent plusieurs vies consécutives, jusqu’à ce que leurs actes les rendent dignes d’un monde dont la beauté est inconcevable, et que de tous les mortels, les musiciens étaient les plus proches du terme ultime, de la béatitude ineffable, puisqu’ils en répandaient le son, en suggéraient l’idée et en fondaient la croyance parmi les hommes. L’inconnu avait posé la main sur l’épaule du musicien qui, malgré sa volonté ne parvenait pas à faire le mouvement qui l’aurait dégagé. Il avait incliné son visage aux traits insaisissables, et murmuré à l’oreille, en lui appliquant l’indes sur la poitrine, que nul, de son vivant, ne s’était approché plus près que lui, Maurice Ravel, de la porte qu’à leur dernier jour franchissement tous les mortels. L’homme avait ajouté, si bas que la mémoire du musicien n’en était pas sûre: « …au seuil de la porte, et peut-être un peu au-delà ». Ravel revoyait la scène avec tant de précision, et tant de réalité dans chacun de ses détails, qu’il mit longtemps à se persuader qu’il l’avait rêvée.»

Michel Bernard, Les forêts de Ravel, Paris, Éditions de La Table Ronde, 2016, pp. 182-183.

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