Un jour… Un chef-d’œuvre (205)

Le vent m’apporte son haleine quand il passe sur les jasmins.

Alexandre Arnoux (1883-1973)

Pablo Picasso (1881-1973), Don Quichotte, dessin à l’encre, 1955.

Jacques Ibert (1890-1962), Chansons de Don Quichotte, Chanson à Dulcinée, interprétée par José Van Dam et Maciej Pikulski.

Chanson à Dulcinée

Un an me dure la journée
Si je ne vois ma Dulcinée.
Mais, Amour a peint son visage,
Afin d’adoucir ma langueur,
Dans la fontaine et le nuage,
Dans chaque aurore et chaque fleur.
Un an me dure la journée
Si je ne vois ma Dulcinée.
Toujours proche toujours lointaine,
Étoile de mes longs chemins.
Le vent m’apporte son haleine
Quand il passe sur les jasmins.

Alexandre Arnoux (1883-1973)

Or, il faut savoir que ce gentilhomme passait ses heures d’oisiveté, c’est à dire le plus clair de son temps, plongé avec ravissement dans la lecture de romans de chevalerie, au point qu’il en oublia presque l’exercice de la chasse et l’administration de son bien. Pour satisfaire cette avidité extravagante, il finit même par vendre plusieurs arpents de bonne terre et s’acheta autant de romans qu’il en put trouver.

De tous les livres entassés dans sa bibliothèque, ses préférés étaient ceux du célèbre Félicien de Silva, dont le style limpide et les discours entortillés faisaient ses délices. Il admirait surtout les déclarations d’amour et les lettres de défi où abondaient des tournures du genre: « La raison de la déraison que vous donnez à mes raisons affaiblit si bien ma raison que j’ai toutes les raisons de me plaindre de votre beauté. » ou encore: « Les hauts cieux qui, avec les étoiles, vous fortifie divinement dans votre divinité et la rendent méritante du mérite de votre grandeur méritoire ». De telles phrases faisaient perdre la tête au brave gentilhomme; il peinait des nuits entières pour en débrouiller le sens, qui aurait échappé à Aristote s’il était revenu parmi nous tout exprès.

Il trouvait par contre excessifs les coups que don Bélianis distribuait et recevait, se figurant que, malgré les soins des plus grands maîtres, il devait en porter sur tout le corps les marques et les cicatrices. Mais il admirait l’auteur d’avoir achevé son roman en promettant de compléter cette interminable aventure, et il lui vint plusieurs fois la tentation d’y mettre un point final. Sans doute l’aurait-il fait, et avec succès, s’il n’avait eu l’esprit occupé de pensées autrement plus importantes.

Il discutait souvent avec le curé de son village – un homme docte qui avait fréquenté l’université de Sigüenza – sur la question de savoir lequel était meilleur chevalier: Plamerin d’Angleterre ou Amadis de Gaule. Maître Nicolas, le barbier du village, affirmait pour sa part qu’aucun ne valait le chevalier de Phébus, à qui seul Galaor, frère d’Amadis, pouvait être comparé, parce qu’il avait un caractère très accommodant et qu’il n’était ni minaudier ni pleurard comme son frère, tout en étant au moins aussi vaillant que lui.

Bref, notre gentilhomme se donnait avec un tel acharnement à ses lectures qu’il y passait ses nuits et ses jours, du soir jusqu’au matin et du matin jusqu’au soir. Il dormait si peu et lisait tellement que son cerveau se dessécha et qu’il finit par perdre la raison. Il avait la tête pleine de tout ce qu’il trouvait dans ses livres: enchantements, querelles, batailles, défis, blessures, galanteries, amours, tourments, aventures impossibles.

Miguel de Cervantes (1547-1616), L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche, tome 1, traduit de l’espagnol par Aline Schulman, Paris, Éditions du Seuil, 1997.

 

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