La musique et l’histoire

Je me suis souvent demandé pourquoi les livres d’histoire ne parlent presque pas de l’art. En effet, j’ai lu de nombreux ouvrages traitant d’époques diverses sans rencontrer d’allusion franche aux œuvres musicales. Lorsqu’enfin on découvre par hasard un chapitre qui concerne la vie musicale, il se trouve en fin d’ouvrage et semble ne pas vouloir relier l’activité créatrice de l’homme aux faits historiques développés largement.

 

Philippe Beaussant, spécialiste de l’esthétique de la renaissance et du baroque, évoque ce fait dans son bel ouvrage consacré à l’Orfeo de Claudio Monteverdi : « Pourquoi la musique tient-elle si peu de place dans l’histoire telle qu’on nous la raconte dans les livres ? N’est-ce pas une pitié que de feuilleter ces savantes sommes qui disent nous présenter la synthèse d’une époque, d’une culture, d’un siècle, d’un règne, et qui en effet parlent de tout, d’économie, de sociologie, de littérature, d’architecture, de peinture et du reste, et qui consacrent, si même elles le font, deux pages d’une affligeante banalité à l’art des sons, généralement vu de l’extérieur, comme témoignage purement social : opéra (fêtes princières), musique de chambre (vie de société), opérette (bourgeoisie montante). Point. N’y a-t-il donc rien à dire ? » (Beaussant, Ph., Le chant d’Orphée selon Monteverdi, Paris, Fayard, 2002, p.8)

 

Il cite en outre cette réflexion de Romain Rolland qui s’étonne d’ailleurs aussi de cet étrange phénomène : « Chose étrange qu’on ait pu prétendre donner un aperçu de l’esprit humain en négligeant une de ses plus profondes expressions ».

 

Le parcours universitaire des futurs historiens laisse peu de place à la musique. Il y a bien des cours facultatifs d’histoire de la musique, mais ceux-ci sont purement historiques. Ce n’est pas de cela seulement que les étudiants ont besoin. La démarche historique est bien ancrée en eux. Ils considèrent donc ces leçons comme purement littéraires. La démarche de compréhension du matériau musical demande des préalables qu’ils n’ont pas. La musique n’étant plus enseignée dans le cursus scolaire général, ils ne peuvent pas lire la musique et tenter de comprendre son langage en profondeur. A l’université, c’est déjà trop tard (sauf exceptions) pour enseigner les rudiments de l’écriture, de l’harmonie, du solfège et de la pratique instrumentale. En Belgique, il n’est pas rare de rencontrer des diplômés en musicologie qui ne lisent ni ne pratiquent la musique !

 

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Le problème est le même pour les lecteurs de livres d’histoire. Ils ne sont souvent pas prêts à lire et à retirer du profit d’explications musicales fouillées car ils n’y sont pas préparés. Alors, faut-il seulement constater le fait comme définitivement accompli ? Sans doute non. C’est criminel et absurde de se passer de cette « profonde expression » de l’histoire qu’est la musique. Il faut absolument « vulgariser ». Il est tout à fait possible, j’y travaille tous les jours, d’expliquer l’histoire par les manifestations musicales de la pensée humaine. Il suffit simplement d’amener le public à écouter autrement ; non pas comme si la musique était une simple curiosité, mais en ce qu’elle est le reflet d’une époque. On pourrait citer des tas d’œuvres qui rassemblent en leur sein les faits marquants de la politique, de la philosophie, de la société et de la spiritualité de leur époque. Un seul exemple : écouter la symphonie Leningrad de Chostakovitch permet de ressentir l’horreur du siège de la ville russe par les nazis tout en saisissant la révolte intérieure de l’homme face à l’incompétence du régime stalinien durant ces neuf cent jours. Des milliers d’exemples favorisent non seulement la mémorisation des caractéristiques d’une époque, mais, mieux encore, permet aussi la « sensation » et « l’émotion » de l’histoire, ce qu’un livre purement intellectuel ne pourra jamais faire.

 

Mais ne croyons pas que la musique ne véhicule que des programmes établis par des arguments historiques. Même dans son abstraction la plus pure, on trouve les traces de l’émotion la plus profonde. J’en parlais dans le billet d’hier consacré à Jordi Savall.  Cette émotion est le lieu de la musique, c’est là toute son authenticité. La musique ne raconte bien souvent rien de précis, mais elle dit tout, la vérité de l’être. Elle est capable de faire ressentir l’amour, la mélancolie, la joie, la peine, la douleur la plus intense, bref tout ce que les mots ont de la pein à décrire. Pensez-donc à telle mazurka ou telle valse de Chopin, par exemple. Aucun argument laissé par le compositeur à la postérité et pourtant, y a-t-il musique plus expressive?  Elle exprime justement l’humanité de l’homme et là, nous nous y retrouvons!


 

Le problème n’est donc pas de se demander s’il y a quelque chose à dire, c’est de s’interroger sur la manière de le dire. Relier l’histoire à la musique et par là, relier le compositeur à l’environnement qui a fait naître son oeuvre, me semble donc essentiel. C’est tout de même de l’histoire de l’homme qu’il s’agit. Il est un animal pensant et émouvant. Pas étonnant que la musique, art de l’émotion par excellence, en soit le fidèle reflet !


Alors, il est sans doute bon, en ce début de saison, de cerner l’une des notions les plus essentielles de ma démarche musicale: l’écoute active. Le terme annonce bien le fait qu’écouter de la musique est une activité à part entière et pas seulement, comme le croient encore trop de gens, une oisiveté pour BCBG (comme je l’ai encore lu récemment!)! Ecouter la musique, c’est tout sauf ne rien faire! Car si la musique nous parle de nous, c’est à nous de pouvoir déchiffrer ce qu’elle a à nous dire. L’attitude historique, philosophique ou spirituelle, psychologiques ou analytique permettra, avec une disposition à l’ouverture d’esprit et à la tolérance, de trouver le fameux dénominateur commun qui nous relie à tous ces hommes du passé qui nous ont transmis le fruit de leurs réflexions. C’était, en quelque sorte les propos de mes premiers cours et conférences de cette saison, ce le sera encore bien souvent, j’espère…!