Bach aujourd’hui.

 

N’ayant malheureusement pas assisté au récital de Nicholas Angelich à Liège samedi après-midi et ayant lu hier les commentaires élogieux de Jean-Pierre Rousseau, j’ai eu soudain l’envie de consacrer mon billet quotidien à l’interprétation de Bach aujourd’hui. Préférant aussi de loin l’interprétation au piano par rapport au clavecin, je partage, bien sur, l’envie de voir Virgin Music publier un album Bach par ce grand pianiste. Il nous manque encore en effet de grandes versions actuelles de l’œuvre du Cantor de Leipzig interprétée au piano. Vous me rétorquerez que Angela Hewitt, David Fray et Hélène Grimaud étaient de la partie ces derniers temps pour nous proposer du Bach au piano, je n’ai pas encore trouvé (malgré l’exceptionnel cd de Fray consacré aux concertos) de version vraiment récente du Clavier bien tempéré ou des suites (partitas, suites anglaises et françaises, …) qui me satisfasse complètement (et ceci n’est nullement du snobisme !). Alors, il me semble que Nicholas Angelich ou Frank Braley (j’y verrais bien aussi le trop rare Krystian Zimerman) pourraient nous livrer de grands moments avec Bach… !

 

La musique de Bach, on le sait, a été abordée et comprise de bien des manières depuis plus de deux siècles. C’est un lieu commun de remarquer que les diverses exégèses qu’on en a données ont reflété automatiquement les variations du goût esthétique. Depuis que Mendelssohn et Schumann se sont mis à replacer à leur juste place les œuvres oubliées du maître, on peut dire que s’est installé autour du père Bach, un mythe, parfois proche de la folie collective. Est-ce un bien ou un mal ? Impossible de répondre objectivement et c’est sans doute plus complexe que cela.

 

Si Bach est parvenu en partie à Mozart, Haydn et Beethoven grâce aux fils du musicien, il a radicalement changé leur manière de composer. Petit à petit, on l’a nommé le plus grand compositeur de tous les temps (comme si il y avait un classement… !). Une vraie idolâtrie s’est alors révélée, d’abord chez de rares « initiés », ensuite au sein de tout le monde occidental. Goethe lui-même disait qu’entendre la musique de Bach était l’équivalent d’assister au moment ou Dieu créa l’univers… ! Toujours est-il qu’il faudrait vraiment être aujourd’hui de mauvaise foi pour, comme c’était le cas de leur vivant, préférer Telemann à Bach. L’histoire, comme souvent a fait le tri. On ne joue pas sur le même terrain. Mais si, comme l’affirme un grand nombre de musiciens : « Il y a Bach et puis tous les autres », cela n’autorise personne à fabuler sur la réalité de l’homme et à projeter des fantasmes ridicules sur le Cantor de Leipzig.

 

Dans une certaine mesure, la musicologie moderne a permis une désacralisation du compositeur et un épurement du mythe entretenu par les premiers biographes, par ses propres fils et par la tradition romantique. Cette dernière voulait voir en lui le « Dieu le père de la musique », un personnage qui, selon ses dires, échappait totalement aux critères de l’homme. Le travail de ces chercheurs a donc amené une nouvelle et plus juste vision de l’homme Bach. Il était un bon vivant, très pieu, il est vrai (ce n’est nullement contradictoire). Il était aussi très érudit. L’examen de sa bibliothèque révèle non seulement des ouvrages théologiques et des exégèses de la Bible, mais aussi une forte concentration d’œuvres des ses contemporains et prédécesseurs. Bach n’était pas né de nulle part. Il avait son caractère, et comme nous tous, trouvait de vrais plaisirs ailleurs que dans les écrits religieux. Les rares portraits authentiques nous le montrent austère et sévère, mais n’est-ce justement pas le but de telles représentations officielles ?


 

Bach


 

Bach était un homme curieux de tout. La diversité des œuvres en témoigne. Cette curiosité et l’audace qui en résulte dans sa musique amène parfois, au sein de l’enseignement de la composition, des contradictions amusantes. D’une part, on tient Bach pour le plus parfait des musiciens, mais de l’autre, on interdit de l’imiter. D’Albrechtberger à Koechlin, en passant par Gounod et d’Indy, il n’est guère de théoricien qui n’ait qualifié d’ « erreurs » de merveilleuses combinaisons sonores d’écriture. Le fait est courant du professeur d’harmonie ou de fugue qui corrige ce qu’il considère comme d’abominables fautes dans des travaux copiés littéralement chez Bach par des élèves « futés ». Mais Bach avait essayé tant de formules, tant de combinaisons … Et il aimait que ses élèves agissent de même.

 

Mais vo
ilà qu’un jour, les théoriciens du baroque reconnurent que la musique de Bach en avait toutes les caractéristiques. Le fait n’est pas anodin. Pour la première fois, on tentait de situer le compositeur dans une époque. Le scandale fit grand bruit. Comment pouvait-on enfermer le Bach intemporel au sein d’une esthétique encore jugée péjorativement. Il n’empêche qu’aujourd’hui, Bach est presque devenu le symbole de la musique dite baroque… !

 

Et je n’emploie pas le mot symbole au hasard. Dans ce terme, il y a une véritable signification collective. Le symbole ne peut marcher que lorsqu’il regroupe suffisamment d’éléments pour caractériser un ensemble de références pour un ensemble de personnes. Les romantiques, si tournés vers l’individualisme, en avaient fait un des leurs et, en conséquence, interprétaient les œuvres comme des entités individuelles incompatibles avec son discours. Attention, je ne prétends pas que Bach n’est pas individuel, unique (chaque homme l’est), mais il suffit de se pencher sur quelques contemporains pour voir clairement qu’il est bien attaché à son époque, à son contexte et qu’il met en œuvre les mêmes procédés que ses collègues. Ce n’est pas minimiser son impact que de dire cela, c’est au contraire montrer qu’il était au dessus de beaucoup.

 

Car Bach a su montrer qu’il était compositeur du passé en traitant la polyphonie de manière complètement aboutie tout autant que moderne, face à ses fils (la sonate en trio de l’Offrande musicale, par exemple, est d’une forme presque « galante »). Compositeur charnière, il était l’héritier d’une longue tradition, mais ne vivait pas en dehors de son temps. Un des freins les plus forts à la cassure du mythe est sans doute le contenu de sa musique. D’inspiration indéniablement religieuse, elle use de la symbolique pour exprimer les textes religieux. Oui, Bach aurait sans doute été un bon théologien … de l’époque baroque et la rhétorique musicale est présente bien avant lui. Elle se retrouve de manière forte chez d’autres compositeurs de son temps (Zelenka, par exemple). Il était aussi, à coup sur, un virtuose de plusieurs instruments et un expert en matière de facture et d’entretien des grandes orgues. Il avait une activité débordante et composait très vite. Il suffit de lire sa correspondance pour remarquer l’énergie qu’il parvenait à déployer. Mais n’était-ce pas souvent ainsi ? Vivaldi, Telemann et Haendel ont composé énormément aussi tout en ayant des activités nombreuses !

 

Bach n’est pas un novateur. Partout, on peut trouver des antécédents à ses œuvres. Par contre, son originalité est saisissante et l’analyse musicale montre à quel point il avait le sens de l’organisation d’un discours musical, des rapports entre l’harmonie et le contrepoint, et là, c’est vrai, il en surpasse beaucoup.

 

Mais je crois que le musicien qui doit jouer Bach aujourd’hui doit, dans son analyse préalable, apprendre à ressentir ce qu’il a de commun avec lui même. Au-delà d’une esthétique dont le style doit être préservé (et peu importe qu’il s’agisse d’instruments modernes ou anciens !), ce qu’un interprète recherche, c’est à s’exprimer, rendre vraie aujourd’hui cette musique. Là, l’influence de la musicologie doit s’atténuer au profit d’un discours sincère. La fluidité, le phrasé, la mise en relief des voix dans les fugues, le tempo adapté et la pensée musicale sont des moyens et non des fins. Ils ont pour but ultime de donner une émotion, juste et vraie. Ils sont rares ceux qui parviennent à faire la part des choses.

 

Mais alors, qu’est-ce qui a changé dans notre conception moderne de Bach ? Non pas le fait qu’il soit moins génial qu’on l’ait dit. Il l’est, résolument et sans doute encore au-delà de ce qu’on perçoit. Cependant, ce n’est pas pour les mêmes raisons qu’avant. Bach est l’un des plus grands compositeurs non pas parce qu’il est un Dieu intemporel, seulement parce qu’il est un homme. C’est de cela que toute sa musique témoigne.