La musique de quatre vies

 

Parmi les œuvres auxquelles je reviens toujours, figurent les quatuors à cordes de Beethoven. J’ai même eu envie, il y a quelques années, de faire un cours presque exhaustif sur la totalité de ces chefs d’œuvre. Certains lecteurs s’en souviennent sans doute, cela a duré à peu près un an à raison de deux heures trente par semaine. Autant dire que j’ai potassé ces partitions avec une passion dévorante, trouvant dans chaque opus l’expression d’un monde en perpétuelle mutation.

 

J’ai donc depuis ce moment acquis une collection importante d’intégrales de ce sommet de la musique. J’ai longtemps été attiré par la version du Quatuor Melos (hélas épuisée chez DGG) qui me semble encore aujourd’hui la plus « orchestrale » et celle qui sonne avec le son le plus chaud. C’est pourtant de la version du Quatuor Alban Berg que je voudrais vous parler aujourd’hui. Je sais que le Quatuor Vegh a la réputation de dominer la discographie depuis des années, mais je n’aime pas la justesse approximative des instrumentistes, même si de nombreux mélomanes la considèrent comme la plus expressive.

Quatuor Alban Berg

 

Ce qui me plait par-dessus tout dans la version du « Berg », c’est la clarté, la justesse de ton, le phrasé viennois, et cette volonté de ne pas « faire joli » lorsque le propos ne le demande pas. En effet, c’est peut-être la plus expressionniste des interprétations de Beethoven. On sent que les musiciens sont aussi très forts dans la musique contemporaine et qu’ils excellent dans les œuvres de la seconde école de Vienne. Ils apportent à la somme beethovenienne un éclairage nouveau, expressif sans jamais tomber dans la vulgarité.

 

Les six quatuors de l’opus 18 doivent encore beaucoup à Mozart et surtout à Haydn. Là, ils sont tout à fait classiques. Mais dès que Beethoven personnalise son discours, on ne se contente plus du beau son, il faut suivre. Ainsi les quatrième et sixième quatuors de cet opus sont remarquables et montrent, dans cette version tout ce qui va suivre.

 

Cela bascule en effet avec les trois « Razumowsky » qui sont les premiers quatuors vraiment romantiques de l’histoire. Ecoutez le mouvement lent de l’opus 59 n°1. C’est le Beethoven grave des sonates « Appassionata » et « Waldstein ». Pas de concession ici. Les dissonances sont soulignées, le timbre est plus aigre et les phrases suffoquent vous transportant dans la dramaturgie de l’homme accablé par cet isolement auditif. Le « Quartetto serioso » est d’une violence inouïe et les « Harpes » dont seul le nom anecdotique est angélique, laissent enfin entendre les rumeurs de l’invasion de Vienne par Napoléon (On sait que Beethoven, souffrant des déflagrations, passa plusieurs jours dans la cave de son immeuble).

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Pourtant, l’aboutissement se trouve dans les derniers opus. Complètement sourd, Beethoven écrit alors ses plus hautes réalisations. Déjà dans un autre monde, ces œuvres sont trop modernes pour l’époque. Le compositeur le savait. La « Grande fugue » est encore très difficile à écouter aujourd’hui. Le quatorzième quatuor est, à mon sens, la plus grande réussite de cet ensemble. Là, le Quatuor Berg se surpasse et nous fait entrevoir toute la modernité et l’absolu de cette musique. C’est tout à fait unique. On comprend alors pourquoi les compositeurs modernes ont tous été influencés par cette somme musicale (Berg, Bartok, Chostakovitch, …).


 

Le Quatuor Alban Berg n’est plus aujourd’hui. Ils ont cessé leur formidable carrière de presque quarante ans peu après le décès de l’un des membres fondateurs. Il nous laisse une discographie abondante et exemplaire en tous points. EMI fait leur rend hommage en rééditant leurs magnifiques enregistrements. Ce fut peut-être, le plus grand quatuor à cordes du XXème siècle.

Quatuor Alban Berg